Homélie du 30 mars 2025 - 4e dimanche de Carême

Tu m’as guéri, et je vois, Seigneur !

par

fr. Renaud Silly

À chaque Carême, j’éprouve le sentiment des retrouvailles. La dernière rencontre remonte à un an ! On en gardait un bon souvenir, on voulait se revoir plus tôt mais les affaires multiples ont massacré les agendas. Mais la visite de cette fois-ci, on ne s’y dérobera pas. Elle est à la fois obligation, convenance, nécessité. La liturgie nous l’impose ; mais l’amitié nous la rend plus urgente. Au fil des années, la Samaritaine, Lazare et l’Aveugle-né sont devenus des vrais amis. La première, à l’abord un peu rude. Avec cette sauvageonne, il faut briser la glace et rompre l’écorce. Mais elle gagne à être connue. Lazare ne dit pas un mot. Pourtant il est « l’ami du Seigneur », ce qui suppose des secrets dont personne n’a été mis dans la confidence. On aimerait en savoir plus. Pris entre ces deux-là qui s’imposent, l’une par sa franchise, l’autre par sa discrétion, l’Aveugle-né. C’est un raisonneur ; qui le cherche, le trouve. Qui s’y frotte s’y pique. Appelons-le Sidoine, avec la tradition de Provence. On peut voir le miracle de sa guérison représenté sur de nombreux sarcophages antiques, dont un dans la crypte de Saint-Maximin, tout près de sainte Marie Madeleine, sœur de Lazare, autre amie du Christ. Voilà un petit monde, fort différent des apôtres, mais tous liés par leur amitié avec Jésus. Ils nous apprennent quels caractères lui plaisent, avec qui il se sentait bien. Voilà des modèles à imiter pour devenir à notre tour les amis de Dieu.

Sidoine était plutôt mal parti. « La nuit couvre ses yeux » est un euphémisme en grec, employé spécialement chez Homère pour dire que ses héros sont passés de vie à trépas. Un rabbin déclare que « l’aveugle, comme le lépreux, est compté à l’égal des morts ». On décrit en plus Sidoine comme « celui qui était assis à mendier ». Cela suffit à le caractériser. Il n’a pas de nom. La cécité lui a dévoré le visage. Pour décrire jusqu’au bout l’effroyable sort d’Œdipe, Sophocle le décrit « aveugle, mendiant, tâtant la route devant lui avec un bâton ». On ne peut tomber plus bas. Voilà donc nos trois amis quand Jésus les rencontre : une Samaritaine à l’intelligence courte, à l’esprit épais, au cœur en mille morceaux ; Lazare, qui sent déjà ; et l’aveugle-né, frappé par le sort à l’égal du plus tragique des héros grecs. Et de même qu’Œdipe ne peut rien trouver dans sa conduite qui justifie la réprobation du destin, de même les hypothèses s’épuisent au sujet de Sidoine : « Est-ce lui qui a péché ou ses parents ? » Admirez l’audace de l’Église quand elle nous propose ces trois amis comme les compagnons de notre itinéraire vers le baptême ? L’histoire de leur rencontre avec Jésus est celle de leur résurrection, sans exagération, et à travers eux, celle du baptême qui nous configure à la mort et à la résurrection de Jésus, et à la leur en lui.

La genèse de la foi dans une âme a quelque chose de bouleversant. À l’inverse d’autres miraculés de Jésus, Sidoine est passif. On n’entend aucun mot de sa bouche avant le miracle, qui s’accomplit sans qu’il l’ait demandé. Le personnage était si insignifiant qu’on n’est même plus capable de dire si l’anonyme qui mendiait là est le même qui maintenant ouvre les yeux. Il n’a pas de nom, pas non plus de visage. La cécité avait dévoré le sien comme une lèpre. La première fois que l’on entend sa voix, c’est pour dire « c’est moi » (v. 9). Ce cri résonne comme celui qui déplie les poumons d’un nouveau-né. Sidoine donne l’impression de n’avoir pas connu jusque-là le son de sa propre voix ! C’est une naissance. Il n’était personne, le voici en train de devenir quelqu’un. Il apprend à parler en clamant les merveilles de Dieu pour lui. En de pareilles circonstances, on pourrait s’attendre à des hymnes d’action de grâce, mais pas cette fois. L’urgence était ailleurs. Sidoine a été soumis à un véritable interrogatoire dont l’enjeu est d’établir les faits et leur responsable. Mais il déjoue habilement les pièges. On lui demande comment il a été guéri ? il répète ce qu’il a entendu. On l’interroge sur ce qu’il ignore ? Il répond qu’il n’en sait rien. Il mesure ses affirmations aux éléments à sa disposition. Ainsi, son témoignage est fiable. Il n’ajoute rien dont il ne possède la certitude. Aux personnes de l’entourage qui se perdent en interprétations biaisées (« il ne vient pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le sabbat », etc.), en explications fumeuses et arbitraires, il oppose sa perspicacité à décrire ce qui est : « Il m’a appliqué la boue sur les yeux, je me suis lavé et j’y vois » (v. 15) ; « si c’est un pécheur, je ne sais pas, je ne sais qu’une chose, j’étais aveugle, et maintenant, j’y vois » (v. 25). À ses propos laconiques et parfaitement clairs, les autres n’opposent qu’un esprit bouché. Comme le réel leur résiste, ils harcèlent Sidoine en lui demandant de répéter pour la énième fois la même chose. On a l’impression d’un interrogatoire policier, où l’on demande cent fois de répéter le récit pour voir si le témoin ne se contredit pas d’une version à l’autre. Alors l’éloquence économe de Sidoine atteint son sommet : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté ; pourquoi voulez-vous l’entendre de nouveau ? » (v. 27). Les uns se servent de la parole pour masquer leurs mensonges, mais Sidoine pour faire luire le vrai de la même clarté qui a ouvert ses yeux. Quand il a entendu les paroles de Jésus, il était encore aveugle, mais les mots du Christ en lui se sont transformés en lumière : « Le précepte est une lampe, l’enseignement une lumière » (Pr 6, 23). Avec Sidoine, nous pouvons constater quelque chose que la parole de Dieu opère lorsque nous la recevons avec les oreilles du cœur : ce que l’on entend se mue en clarté.

Mais derrière son apparente naïveté, Sidoine ne lâche rien. En dehors du Christ, je ne crois pas que l’on trouve dans tout l’évangile un seul autre cas de dialectique aussi serrée : « C’est bien là l’étonnant, que vous ne sachiez pas d’où il est, et qu’il m’ait ouvert les yeux. Nous savons que Dieu n’écoute pas les pécheurs, mais si quelqu’un est religieux et fait sa volonté, celui-là il l’exauce. Jamais on n’a ouï dire que l’on ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire » (v. 30-33). Les logiciens qui sommeillent en vous, peut-être trop profondément, peuvent admirer les syllogismes composant cette phrase si bien construite. Sidoine collecte les faits, tâche de les comprendre, d’établir la chaîne des causes. À la fin, il juge ; alors que les raisonnements de ses adversaires sont infestés de paralogismes et de constats inexacts, il s’en tient au minimum pour tirer la seule conclusion scientifique : Jésus vient de Dieu, il est le prophète investi du pouvoir des signes. Il agit en vertu de la puissance divine qui habite en lui. Jamais une conclusion si énorme dans ses conséquences n’a été tirée aussi rigoureusement de ses prémisses, empruntées elles-mêmes à l’expérience concrète. Mais la haine abêtit ses adversaires, qui sont les vrais aveugles de l’histoire. On les a assez vus. L’histoire se termine non sur un habile raisonnement, mais sur l’évidence de la vérité : « “Qui est le fils de l’homme pour que je croie en lui ?” Jésus lui dit : “Tu le vois, c’est lui qui te parle.” Et il déclara : “Je crois, Seigneur”. » L’intelligence subtile de Sidoine, qui a bien mérité de Jésus, culmine dans un acte de foi qui est une illumination sans mélange. Les sophismes des incrédules ont été écartés. L’air est comme purifié par une lumière qui le traverse sans y laisser subsister le moindre doute. Notre intelligence baigne dans la vérité pour laquelle Dieu l’a créée, et à laquelle elle aspire en gémissant. Là voilà, elle est toute proche, c’est le credo que nous allons maintenant proclamer dans la lumière qui a ouvert les yeux de Sidoine.

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