« Ne faites pas mémoire des événements passés ! » Curieux pour une religion qui met au cœur de son culte un : « Faites cela en mémoire de moi ! » Curieux pour un jour où l’on nous raconte un miracle aussi énorme ! Comment ne ferait-on pas mémoire de cet événement ? Une lecture plus large du livre d’Isaïe nous donne un élément de réponse : « De tes péchés, je ne vais pas me souvenir. »
« Voilà une bonne nouvelle ! », dit le larron qui n’avait pas bonne conscience. Mais l’honnête homme crie au scandale : « Quoi ! Vous voulez effacer la dette de ce margoulin ! » Avec lui, je l’espère, vous criez au scandale, car vous ne voulez pas que le profiteur du système s’engraisse avec mes impôts et que celui qui ne fait rien pour m’aider profite de tout ce qu’il a égoïstement ! Que le tricheur bénéficie des meilleures places par son mensonge et que celui qui est né avec une cuillère en argent dans la bouche n’ait pas un jour à se coltiner le monde dans ce qu’il a de dur ! Que ce Dom Juan prenne mon épouse, enfin la vôtre plutôt, ou votre époux, votre père ou votre mère, sans les rendre à qui ils se sont donnés et que l’assassin de ma vieille cousine reste en liberté !
Devant tout ce qui est injuste, on n’a moins envie de dire : « Allez, c’est oublié ! » que ces mots forts du psaume 93, qui, parfois, il faut le dire, nous défoulent : « Dieu des vengeances, Seigneur ! Dieu des vengeances paraît ! Élève-toi, juge de la terre, rend aux orgueilleux leur salaire ! » Ces mots sont forts, et notamment parce qu’en les disant, une question nous hante : Qui n’est pas ce margoulin ? Qui peut répondre, droit dans les yeux, quand le Christ nous dit : « Que celui qui est sans péché jette la première pierre ! » « Moi ! moi ! ?…. m..oi… » Nous sommes tous ce peuple de chacals et d’autruches perdus au milieu du désert décrit par Isaïe, tous, nous avons été des injustes sous le coup d’une condamnation, des morts au fond d’un tombeau.
Tous pécheurs ! C’est dire si la mémoire du péché est une chose qui nous encombre ; et c’est dire si l’injonction à ne plus en faire mémoire, à ne plus la ressasser, résonne comme un vrai cri de soulagement et de libération. Oh, vous qui aimez la justice, rassurez-vous, notez bien que le Seigneur ne se précipite pas : comme il laisse Lazare dans sa maladie pour que le Fils de Dieu soit glorifié par sa mort, il nous laisse porter un peu ce fardeau du péché pour que nous en mesurions un tant soit peu le poids qui va reposer sur ses épaules. De même qu’il se laisse toucher par les larmes de Marie Madeleine tombée à ses pieds, il se laisse toucher par notre vrai repentir. Comme il laisse Lazare mourir pour manifester sa Puissance unique au monde, quand il nous laisse tomber, c’est pour nous donner d’éprouver que nous avons besoin de sa force pour nous relever. C’est à des hommes épris d’une sainte crainte de Dieu et de repentir sincère que Dieu dit : « Ne faites plus mémoire du passé ! », de ce passé lourd de notre péché, de ce passé qui parfois nous enferme comme dans un tombeau et c’est à cause de ces femmes aimantes et pleines de foi qui entourent ce mort, qu’il dit : « Viens dehors ! »
Et là quel miracle incroyable ! Vous voyez bien la scène : celui « qui sent déjà » « sort les pieds et les mains liés de bandelettes, et son visage est enveloppé d’un suaire ! » Ah, ça par contre : Faites-en mémoire ! Mes frères les autruches, mes sœurs les chacals, voilà ce fleuve au milieu du désert décrit par Isaïe qui doit nous faire rendre gloire à Dieu avec toutes les bêtes sauvages, ce fleuve si puissant et si bon qu’il emporte la mémoire de notre péché ; ce fleuve, c’est « la gloire du Fils de l’Homme », si éclatante dans ce miracle et qui a le pouvoir de nous arracher à la mort et au péché ! Oui, de cela, faisons mémoire, car il y est contenu ce bien au-dessus de tout bien décrit par saint Paul aux Philippiens, « la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur ».
Chers catéchumènes, cette histoire qui vous est racontée aujourd’hui à vous en particulier vous donne de goûter ce bien au-dessus de tout bien : connaître Jésus, le Christ-Messie qui accomplit la résurrection annoncée par les prophètes, le Seigneur qui est maître de la vie et de la mort. De cela, faites mémoire ! Ce n’est qu’une chose parmi toutes celles qu’il a faites (le monde ne suffirait pas à contenir tous les livres qu’on écrirait si on voulait toutes les raconter, dit saint Jean (21, 25), mais comme je le redirai tout à l’heure en faisant sur vous l’exorcisme : le Seigneur « révèle sa puissance quand les morts ressuscitent » ! Par cette puissance, nous le supplierons de vous arracher au pouvoir de la mort et de vous délivrer de l’esclavage du péché. Vous connaissez Jésus-Christ ! Ce bien qui dépasse tout ! Pour lui, vous acceptez de tout perdre ! Avec saint Paul, vous allez éprouver, par ce scrutin d’abord, par votre baptême surtout, par toute votre vie ensuite, la puissance de sa résurrection !
Oh, remarquez que saint Paul ne s’arrête pas là, et il est bon de nous rappeler la suite en ce temps de carême qui n’est pas terminé : « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de sa résurrection, et de communier aux souffrances de sa Passion en devenant semblable à lui dans sa mort ! » La connaissance de Jésus est un si grand bien que celui qui avance dans la foi veut bien naturellement éprouver la puissance de sa résurrection, mais qu’il peut aussi aller jusqu’à désirer communier aux souffrances de sa Passion, lui devenir semblable dans la mort ! Ces souffrances du Christ sont l’effort qu’il a fait pour nous, cette mort est le prix qu’il a payé pour nous. La communion aux souffrances du Christ visée par saint Paul passe par les efforts que nous ferons pour lui et pour le monde, la ressemblance à sa mort passe par nos renoncements au Diable et à ses pompes, à ce que nous considérions comme un avantage.
En faisant mémoire de Jésus-Christ, en ayant aujourd’hui cet avant-goût de la résurrection que nous éprouverons pleinement à Pâques, non seulement nous « ne faisons plus mémoire » de ce passé qui nous pèse, nous oublions « ce qui est en arrière », mais en outre, « lancé vers l’avant », nous reprenons courage afin de poursuivre cette course décrite par saint Paul en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut… afin de nous relancer dans une vie nouvelle à travers les souffrances de cette vie, les efforts de ce carême et les consolations de la Pâque qui nous est promise.