Homélie du 18 avril 2025 - Vendredi saint

Pédagogie de la Croix

par

fr. Gilles-Marie Marty

N’y a-t-il donc ici que des enfants ! Eh oui, que des enfants… de Dieu.
Les enfants aiment apprendre et découvrir, s’ils ont une bonne pédagogie.
D’accord, mais… quand il s’agit d’apprendre et de découvrir Dieu ?
Eh bien, il faut une sacrée bonne pédagogie, qu’on appelle la liturgie.

Le premier bienfait de la liturgie, c’est de nous faire sentir les choses divines.
Pas besoin d’odeur à renifler : ce qui nous attire est un parfum spirituel.
La preuve que ce parfum est puissant, c’est que vous êtes là, les enfant !

Le deuxième bienfait de la liturgie, c’est d’écouter l’Évangile ensemble.
Aujourd’hui, l’Évangile sera long : le récit de la Passion de Jésus.
Certains pensent : mais ne l’a-t-on pas déjà entendu dimanche ?
Dimanche des Rameaux en effet, c’était la Passion, racontée par saint Luc.
Ce soir, le même évènement mais raconté par saint Jean.

Saint Luc a montré l’humanité de Jésus qui, sur la Croix, souffre et pardonne.
Saint Jean montre la divinité de Jésus, qui, sur la Croix, meurt mais surtout règne.
Les deux sont inséparables puisque Jésus est à la fois vrai Dieu et vrai homme.
La liturgie nous fait écouter tous ensemble ces deux récits inséparables.
On est alors prêt pour accueillir son troisième bienfait : regarder et s’engager.

Car ce qui arriva il y a 2 000 ans au Golgotha est un évènement historique unique, impossible à écouter passivement. La Passion demande des auditeurs acteurs. La liturgie le permet, qui, chaque année, représente cet évènement, mais pas au sens habituel, comme au théâtre, où les spectateurs doivent être passifs et silencieux.
Le propre de la liturgie, c’est de rendre la Passion à nouveau présente et active.

Tu étais venu spectateur, voilà que la liturgie te saisit pour faire de toi un acteur !
Ne gémis pas en demandant : qu’attendez-vous de moi ? C’est si simple…
Le Seigneur attend que tu accueilles le sens, la signification de sa passion.
Pour cela, tu n’as besoin que de croire, et d’être attentif. Comme pour la musique : notre chorale chante divinement, mais on ne peut en profiter qu’en étant attentif, n’est-ce pas ? Idem pour la liturgie : ouvre tes oreilles, tes yeux et ton cœur.

Bon, tu acceptes maintenant d’être acteur, mais tu demandes pour quel rôle ?
Choisis un apôtre — Pierre, Jacques, Jean —, une disciple — Madeleine, Jeanne de Chouza, Véronique —, l’un ou l’autre ou plusieurs à tour de rôle. Ce qui compte est d’incarner chacun de ces personnages regardant « vers Celui qu’ils ont tous transpercé ».

Tous, y compris les soldats qui s’ennuient, inconscients du Mystère qu’ils côtoient, y compris les chefs des Juifs qui ricanent, savourant leur revanche, y compris les Apôtres écrasés, regardant de loin, y compris Pilate qui se lave les mains, y compris les badauds anonymes de la foule qui « reste là, à regarder » comme des bœufs…

Tous, et aussi la Mère de Jésus, au pied de la Croix, qui, malgré son infinie douleur, ou à cause d’elle, comprend que Dieu ne permet le mal que parce que Dieu est assez puissant et bon pour, un jour, tirer de ce mal abyssal un bien infiniment plus grand. Mais cela ne peut se comprendre que dans la foi pure ; c’est le rôle le plus difficile.

Il y encore autre chose. Une seule fois par an, le soir du Vendredi Saint, la liturgie propose de toucher Jésus, ou plutôt de l’embrasser, de lui donner un baiser.
Le baiser qu’on voudrait donner à celui qu’à la fois on adore car il est notre Dieu, et qu’on aime le plus car il est notre frère, le frère de tous les enfants de Dieu.

Ah, un détail, vous ne pourrez pas vous allonger comme les religieux : cela prendrait trop de temps. Mais avancez, les enfants, approchez-vous de Jésus pour l’embrasser, et, quand vos lèvres toucheront le bois, que votre esprit se prosterne profondément en lui disant : « Seigneur Jésus, prends pitié du pécheur que je suis ! »

Sentir, entendre, regarder, jouer, toucher, embrasser : manque-t-il quelque chose ?
Oui, reste à goûter. Oh, pas une saveur vite oubliée mais une nourriture spéciale. Seule nourriture pour notre désir le plus profond : vivre au maximum, en plénitude.
Il n’y a pas que les jeunes à l’espérer ! Les vieux aussi sont des enfants !
C’est justement pour cela que Jésus a librement accepté de mourir : pour détruire la mort. Un jour, elle remportera la première manche. Tout le monde en est convaincu. Mais elle a déjà perdu la deuxième manche, nous en sommes encore plus certains.

Ce jour-là, nous nous réveillerons, nous nous relèverons du tombeau, nous verrons de nos yeux de chair la Gloire du Seigneur, et nous serons transfigurés.
Transfigurés mais aussi terriblement étonnés de ne pas nous reconnaître, puisque nous ne connaissons que notre vieil homme, lequel alors aura disparu, ayant fait place à un homme nouveau, à l’image du Christ… et nous resterons sans voix…
C’est pour cela, les enfants, que Jésus a enduré une telle peine, une telle torture !
C’est pour cela qu’il a accepté, non seulement de mourir, mais de mourir crucifié entre deux brigands, parce qu’il a voulu être l’ami des pécheurs jusqu’au bout.

Après avoir embrassé sa Croix, reviens encore goûter son Corps, et dis-toi tout bas : « Un jour, moi aussi, pauvre pécheur, je me relèverai des morts, et je te rejoindrai, toi qui as accepté d’être élevé sur cette croix pour me sauver, Jésus. »

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