Le dimanche que nous célébrons aujourd’hui — le septième dimanche du temps pascal — n’est-ce pas un peu le dimanche de trop ? Le dimanche où il ne se passe rien ? Le dimanche où l’Église se retrouve comme assise entre deux chaises ?
Je m’explique. Jeudi, nous avons célébré l’Ascension. Dans une semaine, nous célèbrerons la Pentecôte. Bref, au point où nous en sommes dans le calendrier liturgique, Jésus est monté au ciel — et l’Esprit Saint n’est pas encore descendu. C’est comme si l’ascenseur était resté bloqué !
Cette image est sans doute un peu cocasse. Mais elle reflète bien ce que l’Église vit depuis que Jésus est entré dans sa gloire.
Mettons-nous à la place des disciples. Jésus leur a promis qu’ils seraient baptisés dans l’Esprit Saint « sous peu de jours ». Peu de jours, mais combien ? Nous autres, évidemment, nous avons la réponse ! Pourtant, cette neuvaine au Cénacle a dû leur paraître interminable ! Rappelez-vous le conclave ! Au bout de quelques heures de scrutin, déjà, on ne tenait plus ! Imaginez si ça avait duré neuf jours !
Or ces neuf jours, c’était peu de choses par rapport à l’attente de la venue de Jésus dans la gloire. Dans la dernière page de la Bible que nous avons entendue, Jésus dit au Voyant de l’Apocalypse — et il le dit à deux reprises, pour que ce soit bien clair : « Je viens sans tarder. » Bientôt. Tachu, en grec : je viens « vite » ! Vite ? Mais quand ? Ça fait deux mille ans qu’on attend la réalisation de cette promesse ! Deux mille ans qu’on reprend en boucle cette finale : « Amen ! Viens Seigneur Jésus ! »
En fait, quand on lit le Nouveau Testament, on comprend qu’au début de la prédication de l’Évangile, les croyants étaient persuadés que cette venue de Jésus se produirait très vite. Et puis, comme Étienne, les apôtres sont morts martyrs, après avoir confié les Églises à leurs successeurs : les Clément de Rome, Ignace d’Antioche, Polycarpe de Smyrne, Papias de Hiérapolis… lesquels, à leur tour, sont morts martyrs, et ainsi de suite… du moins dans les premières décennies de l’Église.
Martyrs ? Cela veut dire qu’ils ont versé leur sang pour l’Évangile. Mais ce mot signifie d’abord, vous le savez, qu’ils ont été des « témoins ». Témoins de quoi, sinon d’un amour plus grand que toutes les convulsions de l’histoire. Témoins d’un pardon qui, depuis qu’il a été offert aux bourreaux du Golgotha, ne cesse de faire des ricochets dans la vie des croyants.
Étienne, là encore, en est le premier exemple. Il pardonne à ceux qui le lapident, comme Jésus avait pardonné à ceux qui l’avaient crucifié. « Seigneur, ne leur compte pas ce péché. » Parce qu’il est « rempli d’Esprit Saint », parce qu’il contemple le Ressuscité, « debout à la droite du Père », Étienne a déjà l’assurance que le mal dont il est la victime — et dont ses bourreaux sont peut-être encore plus victimes que lui — ce mal ne l’emportera pas au Paradis. Il sera vaincu par une bonté dont nous n’avons pas idée. Comme l’a écrit la bienheureuse Julienne de Norwich à la fin du XIVe siècle en Angleterre, « All shall be well » : « Tout ira bien, tout finira bien ».
Le regard d’Étienne — et plus tard celui de Julienne — se porte sur les choses de la fin. Et voilà que l’Évangile, aujourd’hui, nous apprend que l’amour dans lequel tout va s’accomplir, c’est l’amour par lequel tout a commencé.
Avant même que le monde existe, le Fils de Dieu est aimé par le Père : « Père, tu m’as aimé avant la fondation du monde. » Et cet amour qui précède toute chose — cet amour dont jaillit toute chose —, Jésus veut qu’il soit répandu dans le cœur de ses disciples : « que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux ». Cet amour qui unit le Père et le Fils depuis toujours, Jésus veut qu’il unisse désormais les hommes à Dieu, et, partant, qu’il unisse les hommes entre eux : « Que tous soient un… qu’ils soient un comme nous sommes un… qu’ils soient un en nous. » C’est là la source de notre unité, comme nous le rappelle, au passage, la devise de notre nouveau pape, « In illo uno unum (En celui qui est un, soyons un) » : des paroles tirées d’un sermon de saint Augustin sur le psaume 127).
Frères et sœurs, cet amour éternel qui berce l’univers, cet amour dans lequel tout commence et tout s’achève, cet amour a un nom. Cet amour, c’est Quelqu’un. Il s’appelle l’Esprit Saint. Il n’a pas attendu la Pentecôte pour commencer à agir. À vrai dire, il est à l’œuvre depuis l’origine. Et il l’est de mille manières. Mais il est à l’œuvre, en particulier, là où les croyants, à l’exemple d’Étienne, témoignent de l’amour inconditionnel de Dieu pour tous les hommes — y compris pour les méchants. Il est même à l’œuvre partout où un peu d’amour est balbutié.
Et la merveille, c’est que par l’œuvre de l’Esprit, la venue de Jésus dans la gloire a déjà commencé.
Vous voyez, l’ascenseur n’est pas si bloqué que ça. C’est juste que son rythme, ses cadences, ne sont pas les nôtres. Au fond, cette irrégularité inconfortable, c’est même le mode ordinaire de la vie chrétienne. Bref, ce dimanche n’est pas de trop pour nous inviter à apprivoiser ce mystère — et à nous en réjouir !