Solennité de la Sainte Trinité ! Voilà une fête qui peut nous impressionner, nous laisser muets devant le mystère, y compris celui qui doit prêcher. Car les autres fêtes du calendrier commémorent presque toutes un événement de la vie du Christ, quelque chose que nous pouvons raconter, imaginer… Mais la Trinité, c’est l’éternité, c’est Dieu en lui-même, de toujours à toujours.
Les autres fêtes nous disent : Dieu est venu jusqu’à nous, il a pris notre condition, il s’est mis à notre portée. La fête d’aujourd’hui, au contraire, semble dire : Dieu nous transcende infiniment. Il est un, mais trine ; un seul être, mais en trois personnes. Notre raison est dépassée, notre intelligence s’y perd. Les théologiens en parlent avec des mots particuliers : l’essence (ousia) ou substance commune, les hypostases distinctes, les « relations d’origine » qu’elles ont entre elles… Oui, nous sommes bien petits devant ce mystère.
C’est ce que Jésus disait à ses disciples, le soir de la Cène : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. » Et malheureusement, pour beaucoup de chrétiens, le mot de Trinité reste quelque chose de nuageux et d’éthéré. Mais pour entrer à notre petite mesure dans cette grande vérité, relisons la suite de l’Évangile. Elle comporte trois paroles sur l’Esprit, le Fils, et le Père.
La première parole est très rassurante : « Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. » Or il est venu, n’est-ce pas, cet Esprit dont nous avons fêté la descente dimanche dernier. Ce n’est pas une abstraction, c’est un fait d’expérience. Tout chrétien en est porteur. Tout chrétien a goûté à cette présence intérieure, ce feu très doux, cette chaleur qui touche le cœur et qui « donne la vie », affirme le Credo. Pensez-y en le disant tout à l’heure.
Oui, l’Esprit de vérité est l’Esprit de vie, parce que la vérité qu’il nous enseigne est une vérité vivante. Pas des savoirs morcelés ni des formules abstraites, mais la vérité tout entière, qui nous rejoint tout entiers. Qui fait un avec notre vie, qui est la vie même de Dieu coulant dans nos veines et rejoignant notre vie humaine.
Donc, pour comprendre la Trinité, partons de là : de cet Esprit qui est en vous, qui vous anime, qui vous a poussés à venir à cette messe, ou plutôt qui vous y a invités. Vous le sentez bien, il y a là un mystère, mais pas au sens lointain et inaccessible ; au contraire, c’est ce qu’il y a de plus proche, de plus intime. C’est cet Esprit qui fait respirer votre foi, et qui la fait tenir même quand la vie est difficile.
Mais cette source intérieure, que nous dit-elle, et où nous conduit-elle ? Car il ne s’agit pas d’un vague sentiment religieux, comme dans ces expériences autocentrées ou « planantes » que de fausses spiritualités font passer pour l’Esprit Saint. Il y a, malheureusement, des esprits qui ne sont pas saints et qui égarent loin de la vérité. Mais il y a une façon très simple de les identifier : l’Esprit Saint n’est pas celui qui nous referme sur notre petit moi, ni celui qui nous dilue dans le grand tout, mais celui qui nous fait aimer Jésus-Christ, qui est la vérité et la vie en personne.
C’est pourquoi Jésus dit — deuxième parole, sur le Fils — : « Il me glorifiera », c’est-à-dire : il vous tournera vers moi et vous unira à moi. L’Esprit Saint est celui qui nous unit à Jésus, et à tous ceux qui aiment Jésus, et même à ceux qui ne l’aiment pas, parce que lui les aime. L’Esprit Saint est l’Esprit de Jésus, le rayonnement de son visage, le souffle de sa bouche, le parfum de sa présence et de son amour. Il nous donne le désir de communier à lui, de le manger et même de le boire dans l’eucharistie. L’Esprit qui est en nous, et qui est Dieu, nous unit à cet homme unique qui est le Fils de Dieu et qui est Dieu-devant-nous et Dieu-avec-nous.
Ainsi Dieu est à la fois au-dedans et au-dehors de nous, en nous et devant vous. L’Esprit en nous, le Christ devant nous. L’Esprit nous fait sortir de notre prison intérieure, de notre petit moi refermé sur lui-même, pour nous unir au Christ, chemin de vie, fleuve de vie. Et le Christ lui-même nous conduit au Père, qui est comme l’Océan céleste, éternel et infini. La source, le fleuve, l’océan : voilà la Trinité, non comme une équation insoluble, mais comme une expérience du Dieu vivant. L’Esprit en nous, le Fils devant nous et avec nous, le Père au-dessus et au-delà de tout.
D’où cette troisième parole, concernant le Père, qui pouvait sembler étrange mais qui devient plus claire : « Tout ce qu’a le Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : l’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. » Le Fils, uni au Père, reçoit de lui l’Esprit qu’il nous transmet. La source, le fleuve et l’océan sont une même eau vivante.
Et dans ce jaillissement de vie, ce don infini, chacune des trois Personnes divines semble s’effacer devant l’autre, renvoyer à une autre en disant : « Pas moi, mais lui. » L’Esprit dit : « Pas moi, mais lui », le Fils. Le Fils dit : « Pas moi, mais lui », le Père. Et le Père lui-même nous envoie son Fils et nous donne, par lui, son Esprit.
Alors ensemble, frères et sœurs, disons maintenant : « Pas moi, mais toi », Seigneur, toi en moi, et moi pour toi, et toi et moi pour ceux que tu veux aimer à travers moi. Ou mieux encore : pas moi, Seigneur, mais « nous » avec toi, comme ton Église que tu aimes et que tu bénis. Amen.