Homélie du 6 juillet 2025 - 14e dimanche du T.O.

Ne nous trompons pas de joie !

par

fr. Henry Donneaud

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Même les plus distraits parmi nous auront retenu de l’Évangile d’aujourd’hui que Jésus envoie ses disciples en mission. Mais qui d’entre nous aura retenu l’identité de ceux que Jésus envoie ? Qui sont-ils au juste ? Les Douze ? Et bien non. Écoutons le début de notre péricope : « Après cela, Jésus en désigna soixante-douze autres, et les envoya deux par deux en avant de lui » (Lc 10, 1). C’est quelques versets plus haut, au chapitre précédent, que Jésus avait envoyé les Douze en mission. Ici, il s’agit d’autres personnes parmi ses disciples.
Qui sont ces soixante-douze, ou soixante-dix selon les manuscrits ? Luc est le seul des synoptiques à nous rapporter cet épisode, ignoré par Matthieu et par Marc. Et c’est ici le seul endroit où nous entendons parler de ces « Soixante-douze », qui disparaissent ensuite pour ne plus jamais revenir dans tout le Nouveau Testament, à la différence des Douze qui en traversent tous les écrits. Notons d’ailleurs que Jésus n’« institue » pas ces Soixante-douze comme il avait « institué » les Douze (Mc 3, 14) ; il se contente de les « désigner », signe qu’il ne s’agit pas d’une institution stable, destinée à durer. Dans la Genèse, le chiffre soixante-dix (ou soixante-douze dans la Septante) renvoie au nombre des nations issues des fils de Noé et qui peuplent l’ensemble de la terre : c’est l’universalité des nations, appelées à entendre l’Évangile, à entrer dans l’Église et à prendre part à leur tour à sa mission. De plus, au livre de l’Exode, il est rapporté que les Hébreux, après avoir traversé la mer Rouge et connu leur première soif dans le désert, arrivèrent au lieu-dit Selim, où ils trouvèrent « douze sources et soixante-dix palmiers » (Ex 15, 27). Plusieurs Pères de l’Église ont interprété ainsi l’envoi des Soixante-dix après l’envoi des Douze : les Douze représentent la hiérarchie de l’Église, issue des Apôtres, par le ministère desquels la grâce de Dieu se répand dans l’Église. Les Soixante-dix, eux, représentent les fruits de la grâce, à savoir l’ensemble du Peuple de Dieu, qui grandit et fructifie dans la vie nouvelle en prenant part tout entier à la mission de l’Église.
Il se pourrait donc que Luc, en rapportant l’envoi des Soixante-dix, ait voulu signifier que la mission ne concerne pas que les Douze et leurs successeurs, à savoir les membres du clergé, qui ont été institués de façon particulière comme représentant du Christ Tête, mais également l’ensemble des disciples de Jésus, l’ensemble des membres de l’Église, fruits de sa grâce tous appelés à témoigner de l’Évangile dans le monde entier. Tous reçoivent en effet pour cela des charismes variés, répandus à profusion par l’Esprit Saint.
Vous savez, au moins les plus anciens parmi nous, que cela rejoint un enseignement décisif du concile Vatican II : alors que dans les siècles passés on pouvait laisser croire que la mission de l’Église ne concernait que les ministres ordonnés (le « missionnaire », c’était toujours un prêtre ou un religieux), le Concile nous a rappelé avec vigueur que c’est l’ensemble du Peuple de Dieu, en toutes ses composantes, en particulier les laïcs, qui est appelé par le Seigneur à œuvrer à la mission de l’Église : un Peuple tout entier prophétique, dans lequel chacun et chacune est appelé à témoigner du Christ en héraut de la foi.
Nous recevons donc de Jésus, dans ce récit d’envoi en mission des Soixante-douze, comme la feuille de route d’une Église toute entière missionnaire. Une feuille de route dont je dégage trois points principaux.

1. Dans la mission, le succès va toujours de pair avec la souffrance et l’échec.
Examinons ce que Jésus dit aux missionnaires qu’il envoie :
– Ils sont peu nombreux, alors que la moisson est abondante (v. 2),
– Ils sont envoyés en terrain hostile, au milieu des loups (v. 3),
– Ils sont envoyés sans moyens, dans le plus grand dénuement, comme des brebis sans défense ni puissance (v. 3-4).
Autrement dit, la mission des chrétiens ne se déroule pas selon un plan idéal de conquête, pour voler de succès en succès, par les moyens les plus performants. D’emblée, les missionnaires savent au contraire qu’ils courent à l’échec, au moins à l’échec apparent, car, face à plus forts qu’eux, ils vont rencontrer épreuves, contradictions, refus de croire, persécutions.
Or c’est précisément dans cette position de faiblesse radicale que se déploie la force de Dieu. Car Jésus agit, et ne cesse d’agir en ses disciples, en leur donnant de la puissance, mais cette puissance, comme en lui-même sur la Croix, ne se déploie que dans la faiblesse. Elle triomphe dans la manière dont les disciples sont assurés qu’ils pourront vaincre les contradictions, traverser les épreuves, non par des moyens mondains, mais par conformation à la mission du Fils bien-aimé qui s’est humilié jusqu’à la mort, et la mort de la Croix. Le disciple de Jésus sait, en toute certitude, qu’il peut compter sur l’aide de Dieu, mais cette aide ne lui advient que dans le creuset de l’épreuve, de l’échec, de la déréliction. Telle est la condition du missionnaire chrétien, qui n’est pas envoyé conquérir le monde, mais rendre témoignage de l’amour inconditionnel de Dieu pour tous les hommes.

2. La mission passe toujours par des liens de rencontre interpersonnelle
Il est frappant que, dans ce passage, l’annonce explicite du contenu de l’Évangile n’occupe qu’une place restreinte, la dernière place. Jésus ne nous envoie pas selon un plan d’évangélisation de masse, mais pour un contact de personne à personne. Loin de commencer par prêcher, le missionnaire est d’abord appelé à entrer dans la maison de ceux qui l’accueillent : « En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison ! » (Lc 10, 5). Le missionnaire, qui arrive démuni, sans rien, n’impose pas la vérité de l’Évangile avec évidence, persuasion et supériorité, mais il se place sous la dépendance de ceux qui veulent bien le recevoir. Il « mange ce qui lui est servi » (Lc 10, 8). C’est une fois que le lien de confiance, voire d’amitié a pu se créer, que le missionnaire donne en retour ce qu’il a reçu mission de transmettre. « Guérissez les malades et dites aux gens : le Royaume de Dieu est tout proche de vous » (Lc 10, 9).
La mission du chrétien doit suivre le mouvement même de la mission du Fils de Dieu, qui a commencé par s’abaisser, par devenir homme parmi les hommes, en tout semblable à ses frères, avant de témoigner du Royaume et d’instaurer le Royaume par son sacrifice d’amour. Le missionnaire, chaque missionnaire de Jésus devient ainsi médiateur de la proximité de Dieu envers tous. Il vient frapper à la porte de chaque personne rencontrée, pour solliciter son hospitalité, sa confiance. Et c’est de là, comme par contagion d’amour, que la Bonne Nouvelle se répand. C’est ainsi que la Parole de Dieu pourra être reçue dans la plus grande liberté, la plus grande confiance, en des cœurs préparés, qui découvrent que le missionnaire leur apporte ce bien et cette vérité qu’ils attendaient au fond d’eux-mêmes sans les connaître.

3. La joie de la mission ne découle pas de la réussite mais de l’approfondissement de notre amitié avec Dieu
Il est frappant que Jésus, dans son envoi, n’évoque aucun succès, aucun résultat. Il n’est question d’aucune conversion. Comme si la réussite importait peu. Qu’est-ce à dire ? Le succès, la réussite, ce n’est pas notre affaire, mais celle de Dieu. Nous ne sommes pas envoyés pour faire du chiffre, mais pour permettre à Dieu de travailler lui-même dans le cœur de ceux auxquels nous sommes envoyés.
Certes, les missionnaires reviennent « tout joyeux » (Lc 10, 17). Et Jésus lui-même se réjouit de cette joie, la partage avec ses disciples, signe que la joie accompagne toujours la mission, même et surtout lorsqu’elle a été difficile.
Mais il les met surtout en garde sur la nature de cette joie : attention à ne pas nous tromper de joie ! Ne nous réjouissons pas de nos succès, qui sont plutôt ceux de Jésus. Réjouissons-nous d’avoir reconnu l’amour de Dieu et d’avoir osé l’annoncer à d’autres : « Je vous ai donné le pouvoir de fouler aux pieds serpents, scorpions et toute puissance de l’Ennemi, et rien ne pourra vous nuire. Cependant, ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous soient soumis ; réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux » (Lc 10, 19-20).
Jésus sait que les pécheurs que nous sommes sont particulièrement enclins à détourner à notre profit personnel les fruits de la grâce de Dieu, enclins à nous glorifier nous-mêmes, à nous réjouir de nous-mêmes, au lieu de glorifier Dieu, de nous réjouir de Dieu et de sa miséricorde envers nous. Notre joie véritable doit naître non de nos succès, mais de la conviction que nous sommes aimés de Dieu et sauvés par lui, que nous avons eu le grâce de reconnaître son amour, de répondre à son amour et d’être ainsi intégrés dans la cité de Dieu, dans la maison de Dieu : nos noms sont inscrits dans les cieux !
Si Jésus nous associe à sa mission, ce n’est pas pour faire de nous des héros de l’évangélisation, capables de remporter de grands succès qui nous vaudraient gloire et récompense ; c’est pour que nous puissions partager à d’autres, à tous, la joie de l’amitié avec Dieu, la joie de la miséricorde divine qui a été répandue en nos cœurs et qui est destinée à tous les hommes. La joie de l’Évangile n’est pas un privilège réservé à quelques-uns. Elle est le bien véritable auquel toute personne est appelée et qui grandit en nous à mesure que nous le partageons à d’autres.
Car notre amitié avec Dieu, comme Jésus lui-même l’a fait et enseigné, s’approfondit d’autant plus en nos cœurs qu’elle se diffuse autour nous : « Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15, 11).

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