Homélie du 31 août 2025 - 22e dimanche du T.O.

« Heureux les invités aux Noces de l’Agneau »

par

fr. François Le Hégaret

Jésus aime prêcher dans la campagne, sur les routes, même dans les synagogues. Mais un des lieux qu’il a privilégiés est celui du repas. De nombreux enseignements ont été prononcés au cours des repas : pensez à son premier signe à Cana, à la Cène ou même après sa Résurrection au bord du lac de Tibériade. L’enseignement d’aujourd’hui, exprimé dans la maison d’un chef des pharisiens, en est une illustration ; en plus, justement, Jésus nous parle de notre comportement à adopter dans les repas. « Prenez la dernière place ! », dit-il aux invités ; quant à ceux qui invitent, il leur est demandé de n’accueillir que des inconnus (et surtout pas sa famille ou ses amis), et avec de plus comme recommandation : qu’ils soient parmi les plus pauvres, les plus blessés, les plus malades.

Voilà un enseignement béni pour une interprétation moralisante digne de nombreux parcours catéchétiques des années 80, à la fois simple et direct, mais qui peut laisser un goût amer dans la bouche. Ne pas prendre la première place dans un repas, cela ne présente pas de grosse difficulté ; bien plus, certains étudiants ou participants à des conférences ont très bien compris la remarque de Jésus, et ils se mettent toujours au dernier rang. Mais ne pas inviter ses proches, ses amis… On voit bien la pertinence d’une telle demande pour ne pas rester cloisonné dans son coin, mais elle est quand même un peu radicale. De plus, si on élargit un peu les paroles de Jésus, on risque vite de se retrouver en défaut : qui n’a pas eu envie d’être bien placé à un concours ou lors d’un entretien d’embauche ? Enfin, remarquez que ce n’est pas parce qu’on suit à la lettre ce que nous dit Jésus qu’on agit forcément bien. On peut tout à fait choisir la dernière place par orgueil, ou tout simplement parce qu’on n’a pas envie d’être à côté d’untel et d’untel.

Que nous demande donc vraiment Jésus ? Pour entrer plus profondément dans son intention, il nous faut reprendre la lecture depuis le début du chapitre 14 de l’évangile de Luc. Jésus se rend à un repas, le jour de sabbat, invité par un chef des pharisiens (c’est le début de notre passage). Là, il y a un malade victime d’épanchement, donc qui, aux yeux de la loi juive, est impur (il ne peut pas participer au sabbat, ni au culte du temple), et Jésus pose alors la question : « Est-il permis, le jour du sabbat, de guérir, ou non ? » (v. 3). Et il fait le miracle. Je ne sais pas ce qu’en pensaient ceux qui entouraient Jésus, parmi lesquels il devait y avoir plusieurs pharisiens, mais sûrement certains ont dû se sentir attaquer (cela est rapporté dans d’autres passages de nos évangiles). Puis vient le passage que nous avons entendu sur le choix des places et les invités au repas. Saint Luc poursuit en rapportant la réaction assez étonnante d’un des convives, sûrement pharisien lui aussi. Ayant entendu l’enseignement de Jésus, il lui dit : « Heureux celui qui prendra son repas dans le Royaume de Dieu » (Lc 14, 15 : c’est le verset suivant immédiatement notre texte). Cet invité a, lui, bien compris de quoi parlait Jésus : à travers ses règles sur le repas, à travers son attitude pendant le sabbat, Jésus parle de l’invitation des hommes par Dieu au festin des noces éternelles. Cette intervention permettra à Jésus de poursuivre par une parabole sur les invités à un repas de noces qui ne veulent pas venir : le maître enverra alors ses serviteurs appeler les pauvres et les païens pour remplir la salle.

Nous aussi, relisons notre texte dans cette optique. Le Royaume est d’abord une guérison pour l’homme, et c’est pourquoi il a commencé par ce miracle. Dieu nous purifie, il nous rend dignes, pour participer à son repas de noces. Si nous sommes blessés par le péché, le Seigneur nous relève, il ne nous laisse pas à l’écart, mais il vient nous dire : « Mon ami, monte plus haut », donc « reçois l’Esprit-Saint pour grandir dans la charité ». À la fois, il ne faut pas s’imaginer avoir un droit quelconque à une place privilégiée : le salut ne vient pas de nos œuvres, c’est un don de Dieu (cf. Ep 2, 8-9). Et à la fois Dieu nous a choisis pour être avec lui : pas d’inquiétude à avoir, le Seigneur veut nous avoir avec lui.

Vient alors le conseil pour ceux qui invitent, et qui est celui qui invite au festin du Royaume ? C’est bien sûr Dieu : il est le vrai Maître du repas. Et la particularité de l’invitation donnée par le Christ est que le Royaume nouveau ne consiste pas en des affaires de familles, de clans, de tribus — comme c’était le cas dans l’Ancienne Alliance pour Israël. Il consiste en ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui mettent leur foi en elle. Or regardez qui a été attentif à la prédication de Jésus, qui a accepté sa parole. Ce n’était pas les bien-portants, les pharisiens, les docteurs de la Loi, mais c’était des pauvres, des malades : l’ensemble de l’évangile selon saint Luc le montre à chaque instant. C’est à eux qu’a été adressé en premier le message de l’évangile, ce sont eux qui sont entrés en premier au repas céleste (le premier d’entre eux étant le bon larron). La parabole qui conclut alors ce discours va reprendre ces mêmes éléments, en annonçant aux pharisiens présents l’appel universel des païens au festin du Royaume.

La portée véritable de cet évangile va ainsi bien plus loin qu’une simple attitude à adopter, fusse-t-elle en dehors des repas. Elle n’est pas une banale dénonciation de l’orgueil ou une invitation à briser une posture de clan. Jésus nous montre la manière que Dieu prend pour nous conduire dans son Royaume, et l’attitude juste à adopter pour répondre à son appel.

Dernière question. Ce que le Christ annonce dans cet évangile s’est-il déjà réalisé ? Et donc, quand cela se réalisera-t-il pleinement pour nous ? Si les pharisiens présents avec Jésus vont devoir patienter un peu, pour nous, c’est maintenant. Déjà, Dieu nous a bien accueillis dans cette église tels que nous sommes, avec nos faiblesses et nos lourdeurs (on vient de le reconnaître en demandant pardon au début de la messe). Et en nous approchant de l’Eucharistie, en communiant, nous sommes bien placés au plus près de Dieu : Dieu fait de nous sa demeure. Il n’y a pas plus près, il n’y a pas de meilleure première place.

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