1. Jusque-là ! Jusqu’à sa Croix. Oui, non pas la Croix « en général », mais sa Croix ; celle de Jésus le Maître, celle du Messie tant espéré, celle du Sauveur qui guérit, ce gibet de Crucifié « scandale pour les Grecs et folie pour les païens », où fut suspendu « Celui qui vient d’ailleurs, l’Innocent », la Croix de notre Seigneur, lui dont le Cœur alors ouvert par une lance aura répandu la vie de la grâce qui nous unit aujourd’hui — particulièrement par le baptême.
Cette Croix est devenue si familière aux chrétiens ! Un drame serait qu’on s’habituât à sa présence, la banalisant. « La vue d’un crucifix est toujours pitoyable […]. Les premiers chrétiens avaient horreur de mettre le Christ en croix » (fr. M.-J. Lagrange, o.p.). Certes, la Croix glorieuse a plus tard rayonné par les fresques et les mosaïques. Les icônes, les enluminures ont honoré celui qu’elle porta. Les vitraux ou les peintures, évidemment la liturgie n’ont eu de cesse de nous rapprocher de ce mystère. Bref, tant de richesses qui nous offrent de contempler Croix et Crucifié, nous émerveillant de la charité incomparable de Jésus-Seigneur qui alla… jusque-là, dans la nudité sanglante du Calvaire.
Jésus anéanti, obéissant jusqu’à la mort à la volonté du Père. Alors, quand les soldats hisseront ce condamné cloué, c’est notre Seigneur, c’est leur Sauveur qu’ils exalteront sur le Calvaire !
2. Jusque-là… et pour nous ! Car c’est pour nous, pour notre salut, que la Croix fut dressée ! Elle est devenue un signe, comme l’étendard de la Victoire pascale, notre Gloire. Mais auparavant, son ignoble cruauté dressa le signe du poids du péché, dramatiquement révélé comme la cause de ce sang. Elle afficha le prix que nous avons coûté au Crucifié ; le bon larron le dira bien ! Elle révéla l’incompréhension des hommes à la venue de Dieu ; le scandale d’un refus orgueilleux de la révélation du Sauveur.
Pour contempler cette Croix, il faut être saisi par « le grand drame du Christ » (Henri Matisse). En son dessin sobre du Chemin de Croix, il donnait sa place magistrale à cette Heure, celle d’un sommet vers lequel ce chemin serpente et nous conduit à la Croix élevée comme ce serpent d’airain au désert, qui nous appelle (comme en notre église). Point culminant, vers lequel tout converge pour que nous recevions la vie de Dieu en abondance. L’ensemble de ce chemin exprime la proximité du Sauveur, son chemin pour nous et vers nous, mystérieusement, par la voie de la grâce ! Là, sur le bois est suspendue « la rançon du monde » selon l’expression liturgique, si grave !
Alors, l’exaltation de la Croix nous saisit comme un accomplissement. « Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi », annonçait Jésus (Jn 12, 32). La Croix est une vie, la vie du Seigneur, répandue et transmise. Saint Paul l’écrira : « Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 19-20).
3. C’est pourquoi, liturgiquement, cet arbre si enraciné assume toute la révélation biblique. L’enracinement juif de cette fête rejoint la fête des Tentes, des cabanes, célébrée en ces mêmes jours remémorant la présence du Seigneur au milieu de son Peuple éduqué au désert, et qu’il « porte comme un Père porte son fils » (cf. Dt 1, 31), au long du chemin qu’ils ont parcouru en leur Exode ! Et pour les chrétiens, ce chemin va jusqu’au Golgotha. Elle rappelle la dédicace du Temple à Jérusalem et la Présence du Seigneur !
La présence divine est toujours là, révélée de mieux en mieux. Elle se dévoile aujourd’hui après la théophanie de la Transfiguration, il y a quarante jours — 40, ce nombre symbolique qui traduit un temps de transformation spirituelle. Jésus, Temple de la Présence de Dieu, y dévoila sa gloire aux disciples choisis, placés dans la nuée de l’Esprit. Il les préparait à contempler la Gloire par sa Croix. Car il est nécessaire d’être dans l’Esprit pour écouter l’Unique, percevoir la profondeur du mystère de notre rédemption ; et pour comprendre que du côté ouvert du Seigneur coulent l’eau du baptême et le sang de l’eucharistie.
4. Un chemin de foi nous est donc proposé. Empruntons-le ! Les sacrements nous y aident, nous qui espérons humblement avoir part à la grâce de la Croix. Comme un cerf altéré, nous allons à la source… Alors réécoutons par exemple les questions du Sauveur comme celle adressée à l’aveugle Bartimée prêt à répondre au Seigneur : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Mc 10, 46-52) — cet appel fait à Jéricho, lieu le plus bas de la terre envers un homme en détresse. Lui a répondu de tout lui-même.
Ou encore : « Veux-tu guérir ? » (Jn 5, 5-9), autre question, lancée à Jérusalem celle-ci ; appel fait à un aveugle-né qui depuis 38 ans menait une vie désolée ! 38 ans de souffrance dans un espoir quotidiennement trahi, frôlant les eaux d’une guérison manquée. Il a répondu et cette page d’évangile guide jusqu’à la formation des catéchumènes !
Deux questions parmi combien d’autres ! Elles sont nées dans le Cœur du Seigneur. Rien n’a pu les arrêter. Deux aveugles ont reconnu leur Auteur, et leur vie en fut illuminée. Écoutons ces questions pour y répondre ! Ne dit-on pas : jamais deux sans trois ? Aujourd’hui remémorez-vous une question du Sauveur, sa question, désormais votre question ! Et aimez y répondre, pour en vivre. C’est une grâce ! Voilà où Jésus et sa révélation, sa vie entraînent chacun. La liturgie le formulait dimanche dernier : « Seigneur Dieu, par toi nous vient la rédemption, par toi nous est donnée l’adoption filiale ; dans ta bonté, regarde avec amour tes enfants ; à ceux qui croient au Christ, accorde la vraie liberté et la vie éternelle en héritage. »