Homélie du 8 mars 2026 - 3e Dimanche du Carême

Madame Bovary et la Samaritaine

par

fr. Joël-Marie Boudaroua

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Devant ce récit fleuve, devant cette « scène inépuisable [1] », devant ce dialogue le plus long de tout l’Évangile, quel fil tirer pour vous en partager ce matin la substantifique moelle, pour en goûter avec vous, Maixent, Agathe, toute la richesse, toute la profondeur ? J’en étais là, un peu perdu, un peu noyé, quand mon ange m’a dit : Parle-leur de Madame Bovary.

Frères et sœurs, vous connaissez ce grand roman éponyme de Gustave Flaubert, publié en 1856, mais dont l’action se déroule grosso modo une décennie avant, sous le règne de Louis-Philippe, une « ère agréablement terne [2] » comme dit Vladimir Nabokov. Mais plus que la chronique d’une époque, d’une société, d’une petite ville de province avec ses commerçants, son petit peuple et ses notables, Madame Bovary est le roman d’une vie. Mal mariée à un médecin sans ambition, sans charme, sans esprit, mais qui lui porte un amour inébranlable, Emma Bovary n’est pas heureuse, elle attend le grand amour, elle rêve d’une autre vie que la sienne. Très vite, après son mariage, elle tombe amoureuse d’un Léon puis d’un Rodolphe, et si elle n’ira pas jusqu’à cinq, c’est que « sa brève existence d’oiseau s’achève en tragédie » (V. Nabokov). Les voyages à Rouen, — car il faut parfois quitter Yonville où tout se sait —, les toilettes, les cadeaux, — car il faut plaire, il faut séduire —, tout cela coûte cher et les dettes s’accumulent. C’est d’ailleurs à ses créanciers, plus qu’à ses fats et vulgaires amants qu’elle doit sa perte.

Personne ne lui tend une main secourable. Les amants se dérobent, — dans ce genre de relation quand il est question d’argent ça devient très compliqué — : 3 000 francs ? – « Je ne les ai pas, chère madame », lui dit sèchement son Rodolphe. Le curé de sa paroisse, qui n’est pas un mauvais prêtre, lui, ne voit carrément pas le problème :
– « Comment vous portez-vous, lui dit-il ? – Mal, répondit Emma ; je souffre. – Eh bien ! moi aussi, reprit l’ecclésiastique. Ces premières chaleurs, n’est-ce pas ? vous amollissent étonnamment. Enfin, que voulez-vous ! nous sommes nés pour souffrir comme dit saint Paul. »

Incomprise, surendettée, abandonnée de tous, Madame Bovary ne voit d’autre issue que de mettre fin à ses jours. Dans sa terrible agonie, note toutefois Flaubert, « elle parut saisie de joie à voir tout à coup l’étole violette … elle allongea le cou comme quelqu’un qui a soif, et, collant ses lèvres sur le corps de l’Homme-Dieu, elle y déposa de toute sa force expirante, le plus grand baiser d’amour qu’elle eût jamais donné ».

Pourquoi, oui, pourquoi Madame Bovary est-elle devenue Madame Bovary ? Dans son étude sur le roman, Vladimir Nabokov nous dit que trois forces modèlent un être humain : « l’hérédité, l’environnement et le facteur X inconnu » qui, de loin, est celle qui possède la plus forte influence et qui fait la différence entre vous et votre sœur, toute la différence entre Emma Bovary et la Samaritaine.

Car la Samaritaine non plus n’était pas heureuse, elle aussi se cognait à sa vie trop étroite ; elle aussi courait après un bonheur qui, chaque fois, lui file entre les doigts comme de l’eau ; elle aussi connaissait la souffrance des amours transitives ; elle aussi avait vu l’économie de son désir s’épuiser dans toutes les directions ; elle aussi avait connu la fatigue de la volupté ; elle aussi aurait pu en finir, sinon par un affreux suicide, du moins par une usure du cœur.

Mais la Samaritaine a rencontré le Christ. Ils se sont parlé et, dans ce dialogue, elle a compris que rien dans sa vie n’était étranger à cet étranger qu’elle rencontre. « Le facteur X inconnu », pour elle, ce fut cette rencontre, j’oserais même dire que ce fut Lui ! Il m’a dit tout ce que j’ai fait et il m’a demandé à boire, à moi une Samaritaine ! Ta soif, je la connais mais donne-moi à boire ! Ton péché, je le connais mais donne-moi à boire ! Ta fatigue, je la connais, mais donne-moi à boire ! Tes échecs, je les connais, mais donne-moi à boire !

Maixent et Agathe, la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, hier au puits de Jacob peut advenir pour vous aujourd’hui, par le mystère de la foi. Au bord du puits de votre vie, Jésus vous demande à boire et il vous promet à boire, il a besoin de votre eau et il va vous combler de la sienne, celle qui étanche toute soif, c’est-à-dire le don de Dieu, l’Esprit Saint que vous recevrez au baptême. Ouvrez donc votre cœur à sa Parole vivifiante, tandis que nous prions pour vous.

Notes:
[1]. Annie Jaubert, Approches de l’Évangile de Jean, Seuil, 1976, p. 58.
[2}. Littératures, Bouquins/ Robert Laffont, 2009, p. 194.

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