Homélie du 15 mars 2026 - 4e Dimanche du Carême

Voir clair

par

fr. Joseph-Thomas Pini

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Tâcher d’y voir clair. Il se trouve que nos lectures, et spécialement notre péricope évangélique du 4e dimanche de Carême, tombent en des journées électorales, et dans une actualité confuse, incertaine et préoccupante, où il n’est ni inutile ni aisé de voir clair. Dans le long épisode johannique de la guérison de l’aveugle-né, tous les acteurs s’efforcent d’y voir clair. Les disciples de Jésus, pour qui la longue pédagogie divine, depuis le début de la Révélation, de la causalité du bien et du mal dans l’homme et dans le monde, n’a pas encore produit tous ses fruits, et qui s’interrogent sur l’imputation des péchés personnels d’un homme aveugle de naissance, ou de ses proches, dans son infirmité. Les pharisiens, décontenancés, comme tous, par cette libération de la cécité, divisés entre eux sur la possibilité qu’un tel miracle vienne de Dieu, et en peine, eux aussi, avec l’œuvre de Dieu. Les parents du mendiant aveugle guéri, qui, eux, ne veulent même pas savoir et n’aspirent qu’au confort de la pénombre.

Puis l’homme aveugle. Lui, sans le dire, veut tout simplement voir, depuis sa ténèbre. Une ténèbre qui le diminue, le relègue et l’emprisonne. Et brusquement, une voix, à la fois inconnue et encourageante, magistrale sans être impérieuse, une insolite et peu ragoûtante application de boue, une marche maladroite, pavée de doutes et d’attentes, vers le bassin familier, et voici la lumière et toute chose qui se présente à voir de manière nouvelle. Des récits de guérison d’aveugle se retrouvent dans les quatre Évangiles, avec des points de contact suffisamment nombreux et précis pour attirer notre attention et nous donner à comprendre l’importance de l’enseignement du Christ, enseignement intégral par les paroles et les gestes, des signes pour une manifestation. Comme toujours, là où Il est, en quelque sorte, le plus impliqué, là nous le sommes et devons l’être. Cette ténèbre, nous la reconnaissons sans peine comme l’obscurité native de la créature humaine empêchée par sa limite naturelle et le péché des origines qui marque sa condition, la double obscurité de l’ignorance et du péché dont parle saint Thomas d’Aquin dans sa prière devenue célèbre pour accompagner l’étude. C’est aussi la ténèbre des origines. C’est également la ténèbre qui drape la gloire lumineuse de Dieu, au désert, au Sinaï, dans les visions des prophètes. La libération de cet homme, ici et délibérément sans nom, n’est donc, d’évidence, pas une guérison, mais une illumination en même temps qu’un relèvement et une pleine entrée dans la communion des vivants, de sorte que l’Église a donné à notre péricope sa juste place dans le parcours initiatique des catéchumènes.

Désormais, il voit. Mais tout le monde voit, parmi les personnages du récit. La question est précisément de voir clair : que voient-ils ? Les disciples, ceux à qui sont révélés les mystères du Royaume, sont éclairés par l’enseignement du Christ, et particulièrement sur l’incompréhensible, avec la délicatesse divine qui lève tout scandale pouvant les faire trébucher : ils peuvent désormais voir clair sur le sens de cette infirmité, de sa guérison, sur la personne du Seigneur Jésus Christ, sur le dessein de Dieu qui s’accomplit par Lui et en Lui. Leurs yeux n’étaient pas empêchés, mais par eux, dans la lumière de Dieu, c’est leur intelligence qui voit. Les parents de l’ancien aveugle, eux, voient le fond de leur assiette, qu’ils ont souci de ne pas quitter des yeux pour une tranquillité convenable et convenue, et ils semblent assumer, et même désirer leur double myopie. Sans parler des voisins qui, eux, n’en croient pas leurs yeux. Les pharisiens, pour leur part, semblent pris dans une spirale d’aveuglement. Indirectement par le double dialogue avec l’homme relevé, se poursuit la controverse aigüe du chapitre précédant notre texte, celle sur l’œuvre de Dieu en Son Fils venu dans le monde Le manifester, Le servir et Le glorifier en Ses œuvres. Jésus vient de Se désigner explicitement : « Avant qu’Abraham fût, Je Suis », Il vient d’expliquer en quoi consiste la glorification du Père et la filiation de Dieu, alors qu’Il avait sauvé la femme adultère, et Il vient d’échapper à une lapidation. Or l’œuvre de Dieu est sous leurs yeux, et ils butent et tournent en rond, aux limites de la contre-expertise médicale et du contrôle administratif, sans pouvoir reconnaître le Messie promis. Ils vont jusqu’à un degré d’aveuglement que le quatrième Évangile prend souvent soin de dramatiser, des controverses avec les Juifs jusqu’à leur échange avec Pilate : voici Moïse à nouveau convoqué, comme pour souligner leur empêchement à voir Celui que Moïse annonçait précisément en prophétisant et accomplissant le premier les œuvres de Dieu comme signe de Sa gloire. En dépit de ce qui devient l’évidence : le nom de la piscine, l’évocation, dans la boue, de l’acte créateur de l’homme par la bouche du Verbe, la puissance opérant sur un aveugle de naissance, tout désigne comme Dieu ce Jésus qui « sort du Temple » et qui « passe » devant le mendiant atteint de cécité. Eux ont reçu la lumière de la Révélation et s’en détournent, de sorte qu’ils deviennent les plus condamnables de tous nos acteurs du jour, ayant vu les œuvres annoncées de l’Amour, de la Vérité, de la Vie et les rejetant, finissant par choisir la ténèbre, non par peur, mais par orgueil et appétit de puissance.

Puis notre homme, celui qui avait la place la moins enviable et que, pourtant, au milieu de cette galerie, nous souhaitons être. Si ses yeux fonctionnent enfin en s’ouvrant à la lumière naturelle, c’est la lumière de la foi qu’il reçoit. Grâce à lui, et chaque année, grâce à nos frères et sœurs catéchumènes, nous pouvons revivre de manière merveilleuse et bouleversante le parcours de la foi. Car l’illumination de ce frère, notre illumination, n’est pas téléportation vers une évidence pleinement saisie : elle ouvre un chemin. Lui a de rudes catéchistes, et pourtant il avance : de son « Je ne sais pas », il passe au prophète et à l’homme de Dieu dont il témoigne courageusement des œuvres pour lui et en lui. Or, il va voir clair, dans l’acte où la liturgie baptismale nous est indéniablement désignée : le bain d’eau à la piscine de l’Envoyé, qui lave et vivifie ; ce verbe, « ouvrir les yeux », d’emploi unique ici mais répété sept fois dans la version de notre péricope. Il voit par la lumière qui est donnée par Celui qui est Lumière. Il Le connaît par la rencontre où Il Se révèle enfin personnellement. Il reconnaît enfin Celui qu’il était empêché de voir alors que tout en lui était disposé à la lumière de l’intelligence, Celui qui est Amour et que son amour attendait, cherchait, pressentait. Alors éclate sa profession de foi et la louange qui l’accompagne. Un point n’est peut-être pas encore clair : illuminé, il est devenu fils, mais aussi porteur de la Lumière, pour des œuvres de lumière et un témoignage de la Lumière comme et avec le Christ, en Son Nom. Maintenant, la lumière du Christ dans le monde, ce sont celles et ceux qui font corps avec Lui en Son Église, et ils en sont les gardiens et les relais. L’Esprit de Dieu, qui est Dieu, les éclaire et les y assiste selon le Christ, pour que l’œuvre d’amour du Père soit manifeste. Voilà qui est clair.

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