Avouons que, à première vue, l’image de ce propriétaire qui ne compte pas les heures de ses ouvriers est un peu dérangeante ! Ne trouvons-nous pas la position des premiers venus, de ceux qui ont travaillé toute la journée et qui protestent à la fin, bien raisonnable ? Car enfin, si ce qu’ils reçoivent pour huit heures de travail est la même chose que d’autres pour une seule heure, pourquoi en faire autant ? À moins que Jésus veuille parler d’autre chose…
Une vigne, des ouvriers à la vigne, un maître de la vigne… tout cela est une image très classique dans la bouche des prophètes. La vigne représente Israël, ou, plus largement, le monde. Travailler à la vigne, la faire fructifier, c’est le travail des chefs du peuple, des prêtres, prophètes, et enfin de compte de tous ; elle donnera du fruit si nous travaillons bien, donc si nous agissons selon le droit et la justice ; elle n’en donnera pas et tombera à l’abandon si nous ne faisons rien. Quant au maître de la vigne, c’est Dieu : c’est lui qui nous envoie à la vigne, c’est lui qui rétribue, lui qui garde les frontières du champ pour que les animaux sauvages ne viennent pas la dévaster. Pour les auditeurs de Jésus qui connaissent la Bible, cela est aisé à comprendre.
La nouveauté de la parabole est ici que le maître appelle des ouvriers à différentes heures de la journée. Une première interprétation de cette parabole, qu’on trouve d’ailleurs chez certains Pères de l’Église, est celle de l’annonce de la conversion des païens. Les appelés de la première heure représenteraient les juifs bénéficiaires de l’Alliance depuis Abraham, et ceux des dernières heures les païens qui vont rejoindre l’Alliance après la Pentecôte. En plus, pour nous, cette parabole nous donne le bon rôle : comme nous venons dans les derniers temps, nous trouvons normal de profiter pleinement de l’ensemble d’une Révélation qui a plus de 4 000 ans d’histoire, et nous espérons ne pas avoir moins que les premiers.
Certes, cette interprétation est légitime mais le contexte de notre passage nous invite aussi à un autre regard. L’épisode qui conduit Jésus à développer cette parabole est la demande du jeune homme riche qui voudrait bien être disciple du Christ, mais qui refuse de faire le pas car il ne veut pas abandonner ses biens. À la réaction des apôtres, Jésus concluait : « Quiconque aura laissé maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs, à cause de mon nom, recevra bien davantage et aura en héritage la vie éternelle. Beaucoup de premiers seront derniers, et de derniers seront premiers » (Mt 19, 29-30). Et commence alors notre texte d’aujourd’hui.
Comme Jésus le mentionne juste avant, le denier promis aux ouvriers est donc cet héritage de la vie éternelle. Cette promesse est bien la même chose pour tous, que l’on travaille longtemps ou non, qu’on ait laissé peu ou beaucoup. Et la récompense est unique : c’est la vie dans le Royaume de Dieu, la béatitude ou la vision face à face avec Dieu, donc Dieu lui-même. Mais Jésus sait aussi que nous pouvons nous méprendre facilement sur la manière de recevoir les dons de Dieu. Et c’est ce qui se passe pour les ouvriers de la première heure. Ceux-ci croient que la récompense, le don que le maître de la vigne va leur faire, est un salaire humain, et qu’ainsi, ils vont gagner davantage que ceux qui n’ont pas travaillé autant. Mais, en aucun cas, cela est un salaire. En aucun cas, la vie éternelle serait une récompense qui serait proportionnée à nos efforts. Dieu donne sa vie par pure grâce, par seule bonté envers nous tous. En réclamant plus, en refusant aux derniers arrivés la même récompense, ils sont loin de la logique du Royaume, ils font fausse route.
D’où la parole dure que le maître leur adresse : « Prends ce qui te revient et va-t’en. Il me plaît de donner à ce dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de disposer de mes biens comme il me plaît ? Ou faut-il que tu sois jaloux parce que je suis bon ? » (Mt 20, 14-15). Jésus dit : « Va-t’en », parce que la façon dont ils ont réagi n’est pas simplement un manque d’ouverture du cœur à l’égard de leurs frères, c’est le signe qu’ils ont compris la récompense du Royaume comme un dû, comme une conséquence de leurs efforts.
L’Évangile est et reste toujours un don gratuit et, quels que soient nos mérites apparents, c’est bien au-delà de nos mérites que nous sommes sauvés. Et comprenons qu’il n’y a rien de comparable entre nos pauvres petits efforts et l’immensité de l’amour et du bonheur que Dieu veut nous donner. Alors si nous nous imaginons que, parce que nous avons fait ceci ou cela, parce que nous avons été fidèles en ceci ou en cela, nous avons droit au Royaume des cieux, si nous imaginons que nous avons payé le ticket d’entrée, alors nous sommes complètement à côté de la plaque. Aussi, derrière ces premiers ouvriers, nous pouvons y voir tant les pharisiens qui jugent la récompense à la pratique des préceptes de la loi, que notre petite voix intérieure légaliste qui comprend la vie chrétienne comme des pratiques à observer pour obtenir la reconnaissance et l’amour de la part de Dieu.
En revendiquant une récompense supplémentaire, les premiers ouvriers ont ainsi voulu autre chose que Dieu. Ils ne sont pas seulement jaloux, comme notre traduction de la Bible de Jérusalem le mentionne, mais ils sont aussi mauvais, comme l’indique le grec (Mt 20, 15 : en grec πονηρός. C’est le même terme que nous trouvons à la finale du Notre Père [Mt 6, 13], quand nous disons : Mais délivre-nous du « Mal »). Ils veulent détourner l’œuvre de Dieu pour leur profit personnel.
Enfin, reconnaissons qu’il est toujours préférable de servir Dieu et le bien, même durant les longues heures de la journée, que de rester désœuvrer sur le bord de la route. Les divers ouvriers qui n’ont pas été employés plus tôt le reconnaissent de manière dépitée : « C’est que personne ne nous a embauchés » (Mt 20, 7). Dieu n’a jamais abandonné ses ouvriers durant le travail. Il n’avait pas attendu la récompense finale pour leur donner sa grâce. Servir le bien véritable est, pour chacun de nous, une source de joie beaucoup plus grande que de ne pas le faire. Dieu est déjà notre joie.