« Comprenez-vous ? » Il est des gestes qui traversent les temps ; étonnants, flamboyants, émouvants ou graves. Ils transforment notre existence. Ils deviennent nourrissants.
Ce soir, n’en est-il pas ainsi ? Rupture inattendue, instant surprenant, Jésus s’est levé, pour déposer son geste. Il en fait une prophétie qui s’accomplit et une introduction improbable. Il va donc questionner, commenter, inciter. Se plaçant aux pieds de ses disciples, comme un serviteur, il nous enseigne à servir, à regarder toute personne pour la hisser plus haut par sa grâce ! Plus encore, Jésus mime la geste millénaire du Sauveur : faire découvrir dans l’humilité du serviteur le vrai visage du Père de toute miséricorde.
Alors, « comprenez-vous ? » Manifestement non… Non, dans un premier temps. Pour Pierre, la « condition d’esclave » ne sied pas à son Maître : affection, respect, rien ne semble justifier ce geste. Il exige l’explication qui nous nourrit encore. En contemplant Jésus, ce soir, nous assimilons l’attitude du Seigneur. Il nous révèle ce que signifie aimer « jusqu’à la fin » ; et ce soir il nous offre le moyen d’accomplir sa charité divine avec lui, nourris par lui « doux et humble de cœur », incorporés à lui.
« Comprenez-vous ?… C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez vous aussi comme moi j’ai fait pour vous. » C’est de cela que désormais il s’agit, de cette vérité-là qui s’impose dans notre imitation de Jésus-Christ. Tout semble dit par le Verbe en un geste d’esclave ! Nous pourrons à jamais prolonger son geste, le vivre « par lui, avec lui et en lui » ! De sa miséricorde si simple, exemplaire, il va faire jaillir pour nous une action de grâce qui deviendra en vérité un sacrement pour la vie éternelle. Ce geste est un accomplissement. Mais quelle histoire, pour en arriver là !
Permettez-moi de revenir vers des âges anciens : près de 1 300 ans à l’heure de la Cène ou près de 3 300 ans ce soir ! S’inclinant vers le sol, les Hébreux, pèlerins traversant la mer Rouge sur la Promesse de Dieu, découvraient au désert « quelque chose », comme un givre inconnu, palliant leur faim, et qui les interrogeait. Il y avait là un Patriarche qu’ils avaient suivi, Moïse bégayant, intercesseur maladroit. Mais le Seigneur avait choisi l’éloquence du bègue, celle de la petitesse, pour nourrir ce peuple au désert et combler une faim quotidienne.
Dans ce désir, l’homme découvrait son Dieu. Il s’en nourrissait et apprenait à lui faire confiance ; chacun vivait dès alors un mystère vivifiant, en s’émerveillant des mœurs du Seigneur venu vers nous. En assimilant les prévenances du Seigneur, chacun était enseigné à se laisser attirer par des choses humbles. Car ces réalités d’une manne fragile inclinaient vers un mystère unique : la bienveillance du Sauveur qui relève son Peuple.
Ce soir, n’en est-il pas de même ? Si notre cher Simon-Pierre peut être comme un patriarche, si les autres disciples constituent comme un peuple pèlerin, si à leurs pieds, au sol, advient le Seigneur, comme une manne qui se fera nourriture, l’étonnement est alors de mise. Quand jadis au désert, le Peuple criant sa faim s’étonna au matin : « man-hû – qu’est-ce là ? », ce soir, à Jérusalem, à la Cène, c’est aussi l’étonnement : « Toi Seigneur – qu’est-ce là ? — Toi Seigneur, me laver les pieds ? »
Mais la leçon du mystère transparaît une nouvelle fois : il s’agit d’accueillir les mœurs du Sauveur, comme il les révèle, de la façon la plus directe, la plus dépouillée. Le recevoir lui, très bas, pour être par lui relevé. Il nous visite à la hauteur de notre sol, pour nous hisser — l’Heure venue — vers son Ciel. Et pour ce faire, l’échelle sera sa Croix, comme la nourriture pour ce voyage sera son Corps. Le geste déroutant est ainsi un accomplissement, et une introduction au Mystère du Seigneur, à notre vie dans l’action de grâce, à l’eucharistie.
Mais comment va-t-il opérer cette transformation ? Toute la liturgie nous y porte. Il nous est vital que le signe ne soit pas seulement extérieur à qui y adhère.
La clef devient cette « condition d’esclave », de serviteur. C’est là que tout homme est mystérieusement rejoint, qu’il soit malade, délaissé, épuisé, malheureux ; chacun voit qu’avance « jusque-là » la proximité incomparable de Jésus, « l’homme broyé par la souffrance », celui « qui est plus grand que notre cœur ». Les paroles qui suivent disent l’intense réalité de cet exemple : « Prenez et mangez-en tous, ceci est mon corps, livré pour vous. » Nous sommes incorporés à lui, transformés en lui. Sa « condition d’esclave » l’a approché de nous. Le geste a porté et parlé. Maintenant, Jésus peut se livrer pour nous : « Ma vie, c’est moi qui la donne. »
Alors, en vérité nous pouvons faire « comme » lui, car c’est lui qui agira en nous ! Après le « comprenez-vous ? » que lançait Jésus, et « qu’est-ce là ? » que pouvait lancer Pierre, Jésus complète, en nous indiquant notre comportement, rendu possible : « Afin que vous fassiez vous aussi comme moi j’ai fait pour vous. » Ce sera enfin possible, car ce sera accompli « par lui, avec lui et en lui ». Avoir les mœurs du Seigneur requiert que nous soyons incorporés à lui par lui, pour, comme lui, accomplir la volonté du Père, devenir des fils.
Disposons-nous humblement à ce que le Seigneur, source de toute vie, demeure en nous, chaque jour, et nous transfigure.