Homélie du 10 mai 2026 - 6e Dimanche de Pâques

Respirer dans l’Esprit Saint !

par

fr. Henry Donneaud

Nous voici à quelques jours de l’Ascension, puis de la Pentecôte. Jésus va quitter ses disciples, les laissant seuls avec l’immense défi de la Bonne Nouvelle, cette Bonne Nouvelle qui les a remplis de joie mais qu’ils se sentent incapables d’assumer par eux-mêmes. Tout serait plus simple si Jésus Ressuscité restait parmi eux, bien visible, comme chef incontesté de son Église, capable de faire triompher rapidement l’Évangile dans le monde entier par la seule force de sa parole, de ses miracles, de son autorité de Ressuscité. Sans un tel Défenseur à leur tête, que vont pouvoir faire les disciples, devenus comme « orphelins » (Jn 14, 18) ? Que peut faire aujourd’hui son Église, si démunie face à l’incompréhension du monde ?

C’est pourquoi, connaissant ce trouble en leurs cœurs, Jésus leur promet « un autre Défenseur », qui, lui, « sera avec eux à jamais, l’Esprit de vérité » (Jn 14, 16). Un Défenseur qui n’est pas selon le monde, agissant avec les manières du monde, mais un Défenseur qui les fortifiera de l’intérieur, un Défenseur qui non seulement « demeurera avec eux », mais qui « sera en eux » (Jn 14, 17), pour que la vie même du Christ et de son Père coule en eux. Selon que Jésus l’explique lui-même aux disciples : grâce à l’Esprit que vous donnera le Père, « vous comprendrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous » (Jn 14, 21). Par son Esprit, Jésus n’est plus seulement présent à nos côtés, à notre tête, mais en nous comme nous en lui.

Voilà, me direz-vous, des considérations bien mystiques, bien éthérées, bien évanescentes, bien éloignées de notre vie de tous les jours. Que veut dire Jésus par ces mots : « Vous serez en moi et moi en vous » ? Nous touchons ici, frères et sœurs, un point essentiel de notre être chrétien. La religion chrétienne est par excellence la religion spirituelle. Comment cela ? N’est-elle pas d’abord la religion du Christ ? Certes, mais elle est aussi, indissociablement, celle de l’Esprit de Jésus par lequel Jésus vit concrètement, réellement en nous, en chacun de nous, en l’Église, comme notre unique principe de vie. Sans l’Esprit, Jésus nous resterait extérieur. Par son Esprit, il vit en nous. Sans son Esprit répandu en nos cœurs, nous pourrions connaître son message, ses commandements ; nous aurions ses exemples, le récit édifiant de sa vie. Mais tout cela nous resterait extérieur, comme un vis-à-vis distant, et nous laisserait finalement démunis, encombrés d’un trésor trop lourd à porter, presque accablant.

C’est pourquoi Jésus l’a dit lui-même aux disciples : « Il vaut mieux pour vous que je parte, car si je ne pars pas, le Défenseur ne viendra pas vers vous, mais si je pars, je vous l’enverrai » (Jn 16, 7). Pour nous, aujourd’hui, entre l’image que nous gardons de Jésus et l’Esprit qu’il envoie en nous, il y a un peu la même différence qu’entre d’un côté des livres sur la vie et de l’autre un être vivant concret. Les livres pourront être les plus savants, les plus actuels, les mieux informés qui soient, ils ne feront pas de nous des vivants. Les livres nous restent extérieurs, même si nous les lisons. Ils font connaître ce qu’est la vie ; ils ne la transmettent pas. Le vivant, lui, a la vie en lui. Par l’Esprit que Jésus nous envoie, nous devenons et nous restons sans cesse des vivants.

La vie, certes, personne ne l’a jamais vue ; on voit des vivants, on ne voit pas la vie. La vie se laisse voir par ses effets, que sont les êtres vivants. Ainsi de l’Esprit : nul ne l’a jamais vu, mais c’est lui qui fait que nous ne sommes pas seulement des gens qui connaissent Jésus de l’extérieur, mais des personnes qui vivent de Jésus, dans lesquelles coule la vie même de Jésus. Par son Esprit, nous sommes renés avec lui, par lui et en lui, unis à lui comme ses frères et sœurs. Non seulement des créatures de Dieu plus ou moins soumises, mais des enfants de Dieu, engendrés à la vie de Jésus par l’Esprit qui fait de nous des fils. Telle est bien notre foi en l’Esprit de Jésus, le Défenseur que nous envoie le Père.

Revenons alors aux paroles de Jésus et arrêtons-nous sur une difficulté réelle, afin de ne pas nous méprendre sur le rôle vital de l’Esprit dans notre vie chrétienne. Jésus promet l’Esprit à ses disciples, mais de quelle manière, à quelle condition ? Écoutez bien : « Si vous m’aimez, [alors] vous garderez mes commandements. Et [alors] je prierai le Père, et [alors] il vous donnera un autre Défenseur, pour être avec vous à jamais » (Jn 14, 15-16). Et un peu plus loin : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, [alors] mon Père l’aimera, [alors] nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 16, 22). Le processus enseigné par Jésus dans ces deux versets est le même : il nous faut d’abord aimer Jésus, alors nous deviendrons capables de garder ses commandements, de les mettre en pratique, et alors l’Esprit nous sera envoyé, tel une récompense à notre mérite d’avoir aimé Jésus et d’avoir observé ses commandements. Et c’est ainsi, finalement, que Jésus et le Père, par l’Esprit, pourront faire en nous leur demeure.

Si Jésus nous le dit, c’est donc vrai : c’est à nous qu’il revient, en propre, d’aimer Jésus, afin d’être capables de garder sa parole, d’observer ses commandements. Sans cet amour pour Jésus, au plus profond de nos cœurs, nous serons incapables d’agir selon sa loi. Voilà un élément clé de la morale chrétienne : le primat de l’amour comme motivation pour faire le bien. La loi du Christ peut nous paraître exigeante, parfois impraticable. C’est que, de fait, sans l’élan amoureux qui nous unit à Jésus et nous fait sans cesse tendre vers lui, nous resterons incapables d’accomplir le bien qu’il nous commande. La morale chrétienne n’est pas une morale de soumission, une morale d’esclave ; elle est une morale d’amitié, elle est déploiement de notre amour pour Jésus en lequel nous découvrons la bonté de la loi d’amour du prochain. Et c’est bien par notre pratique du bien, une pratique amoureuse, non pas servile, que nous mériterons de recevoir de Jésus, son Esprit, notre Défenseur, celui qui nous protège du mal en nous stimulant intérieurement à la pratique du bien. Sans amour, sans pratique du bien, nous resterons fermés sur nous, privés de la seule force capable de nous garder unis au Père et à son Fils. Sans une pratique exigeante de la loi d’amour, nous serons incapables d’accueillir l’Esprit de Jésus, et le Père ne nous l’enverra plus.

Mais attention, ici, à l’erreur qui pourrait s’introduire. Dire que nous méritons l’envoi de l’Esprit par l’amour qui est en nous et par notre pratique du bien, ne signifie certainement pas que l’Esprit n’est pas déjà présent en nous, au principe même de notre vie chrétienne, pour nous permettre d’aimer Jésus et de garder ses commandements. Vous aurez d’ailleurs remarqué que Jésus, après avoir dit aux disciples, au futur, que le Père nous enverra l’Esprit parce que nous aurons aimé Jésus et pratiqué ses commandements, dit aux mêmes disciples, au présent, cette fois : le monde ne connaît pas l’Esprit et ne peut le recevoir, mais « vous, vous le connaissez, car il demeure [déjà] avec vous et qu’il est [déjà] en vous » (Jn 14, 17). En vérité, l’Esprit est toujours premier, toujours déjà là. C’est toujours l’amour de Dieu qui nous précède, qui agit en premier, qui nous permet d’aimer Jésus et de pratiquer ses commandements : « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés et nous a envoyé son Fils » (1 Jn 4, 10).

Alors qu’en est-il : est-ce à nous de mériter l’envoi de l’Esprit par notre amour et notre pratique du bien ? Ou est-ce l’Esprit qui, seul, nous permet d’aimer Jésus et d’observer son commandement ? L’Évangile nous enseigne que les deux affirmations sont vraies, tant pour notre vie spirituelle personnelle, que pour la vie de toute l’Église. Parce qu’il est principe permanent de notre vie avec Jésus et en Jésus, l’Esprit à la fois nous précède toujours, et a sans cesse besoin de notre participation, de notre réponse, afin de rester vivant et actif en nous. Lui seul nous permet d’aimer Jésus et de pratiquer sa loi d’amour, mais si nous n’entretenons pas en nous cet amour de Jésus, si nous ne pratiquons pas concrètement son commandement, alors l’Esprit ne peut plus descendre en nous. Nous le stérilisons, nous ne portons plus de fruit, nous nous asphyxions, en nous coupant nous-mêmes de la respiration de l’Esprit.

Voilà pourquoi l’Esprit Saint, qui est à l’origine de toute vie nouvelle en nous, doit rester aussi, par notre propre fidélité à aimer Jésus et à accomplir la volonté du Père, l’acteur d’un renouveau permanent. Si notre vie spirituelle s’anémie, si la vie de l’Église se sclérose, c’est que l’Esprit ne circule plus en nous, faute d’un amour en acte, faute d’une mise en pratique concrète du commandement de l’amour. Mais ce n’est qu’un implorant et accueillant l’Esprit de Jésus que nous pourrons répondre, en parole et en acte, au don gratuit et toujours premier de l’amour du Dieu Trinité.

Envoie ton Esprit, Seigneur : qu’il renouvelle nos cœurs, et par eux la face de la terre !

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