La parabole des invités au festin des noces suit de près, dans l’évangile selon saint Matthieu celle de la vigne plantée par Dieu mais qui ne donne pas de bons raisins. Il y a, en effet, une certaine unité qui relie les deux paraboles.
Comme la parabole de la vigne, celle du banquet s’origine dans les prophéties d’Isaïe dont elles révèlent le sens profond.
Le fr. Emmanuel, dimanche dernier, a mis l’accent sur le plan de Dieu qui plante une vigne et pourvoit à tout ce qu’elle requiert, jusqu’à la clôture, le pressoir, la tour… Il y a, en effet, un ordre, une cohérence dans cette œuvre toute finalisée par la récolte abondante qui doit s’en suivre. Cet ordre doit engendrer une paix car tout est à sa place, dans son rôle ; c’est la paix de la concorde. Mais la malice de l’homme peut détruire cette cohérence.
La parabole du festin que Jésus précise être un festin de noces met l’accent sur le deuxième point qui vient ruiner l’œuvre de Dieu, ici l’invitation au banquet : le refus de s’y rendre en raison d’autres occupations du monde. Ce n’est pas la convoitise criminelle comme pour la vigne, c’est la préférence pour l’immédiat, tangible : son champ, son commerce. Et cela aussi peut conduire jusqu’au crime. C’est ici la joie du festin des noces qui est ruinée.
Ainsi, le Royaume peut-il être manqué par le refus de la paix qu’apporte Jésus et la préférence pour les joies de ce monde. Car paix et joie vont toujours ensemble, comme le désordre et le malheur vont toujours ensemble.
Arrêtons-nous donc aujourd’hui sur la joie.
La joie. Qu’est-ce à dire ? Elle est cet acte de l’âme qui est en possession d’un bien qui la nourrit, la fortifie, l’accomplit. Il y a une sorte de satiété éprouvée dans la joie qui explique qu’une de ses images favorites est dans le festin qui réjouit le cœur de l’homme.
D’où la question : quelle est cette joie ?
Il y a des joies apparentes qui se révèlent en toute clarté comme de vraies blessures qui défigurent l’homme et peuvent le conduire à la mort. C’est la joie du voleur qui a bien accompli son coup. Il y a bien des façons de voler, pas seulement en sortant du magasin sans payer… On vole la vérité par toutes sortes de mensonges par exemple. Le monde de la communication de nos jours devrait en être plus conscient…
Il y a des joies réelles mais qui recèlent un risque de démesure qui conduit à l’excès qui ruine le cœur. Ainsi les joies professionnelles qui peuvent — si elles ne restent pas bien « calibrées » — ruiner un couple et par là une famille.
Il y a les joies « honnêtes », boire un bon vin, partager un bon repas, assister à un concert de qualité. Qui les condamnerait ? Oui mais elles ne sauraient être le tout de nos désirs car elles sont très liées à un moment et cessent avec les évènements qui les causent. D’où la tentation de les multiplier jusqu’à s’en étourdir. Cela finit aussi mal.
Quelles sont donc les joies vraies, durables, qui ne trompent pas et qui peuvent par conséquent être les points lumineux d’une vie ?
Pour saisir cela, il faut passer du pluriel, les joies, au singulier, la joie.
Cela ne peut être que l’invitation du Seigneur à partager dès maintenant sa vie. La joie qui en naît est celle de Dieu Lui-même.
Ainsi l’ange Gabriel salue-t-il Marie à l’Annonciation par un « réjouis-toi » (Lc 1, 28) et Jésus annonce-t-il à ses disciples que dans le mystère pascal leur tristesse se changera en joie, une joie que nul ne pourra leur enlever (Jn 14, 13 s. et 16, 20-24). Cette joie, comme la paix, est un fruit de l’Esprit donné par le Christ. Elle est donc intimement liée à la charité ; elle résulte de l’amour des vrais biens. Elle sait par conséquent demeurer alors même que le mystère du mal se présente. Car, comme saint Paul le dit aux Philippiens, il a appris la constance, qu’il soit dans la privation ou dans l’aisance.
Certes le banquet des noces, le lieu de la joie parfaite, définitive, délivrée de tout malheur, est au ciel et le chemin qui y conduit nous expose à bien des tristesses. Mais il y a une constance, une sérénité, chez le chrétien qui doit demeurer car elle est comme la signature de l’Esprit en nous, tant personnellement que communautairement.
Pour ceux qui savent voir, elle s’est manifestée lors du récent voyage du pape Léon XIV en France. Elle exprime cette formidable capacité de « stabilité » qu’il y a dans le christianisme. Alors même qu’il doit affronter les épreuves qui lui viennent tant du dehors que du dedans, il se sait fondé sur le don du plus grand amour, celui du Christ ayant donné sa vie pour nous, un amour qui n’évite pas le mystère du mal mais qui le traverse de part en part pour ressusciter définitivement.
C’est cet amour qui nous est offert pour devenir nôtre. La vraie joie en signale la présence comblante. C’est pourquoi saint Paul dit aux Corinthiens : « Soyez toujours joyeux ; je le redis ; soyez joyeux ! » (2 Co 6, 10).