Homélie du 24 avril 1999 - Obsèques du Frère Marie-Joseph NICOLAS
fr. Henry Donneaud

Cherchez d’abord le Royaume et sa justice, et tout le reste vous sera donn? par surcroît. (Mt 6, 33)

        Qu’est-ce que ce surcroît ? Dans la vie dominicaine, comme dans toute vie chrétienne, c’est ce que l’on croit essentiel et qui ne l’est pas, ce qui nous préoccupe beaucoup quand ce n’est que secondaire.

« Serai-je un bon prédicateur, un théologien à l’autorité reconnue, un conférencier à succès, un père spirituel recherché, un frère respecté auquel on confie des charges ? Bref, vais-je réussir ma vie dominicaine, vais-je pouvoir m’y épanouir avec sûreté et sérénité ?

        Reconnaissons-le, d’ailleurs, ce surcroît est donné de manière très inégale. Une fois par génération, des dons exceptionnels sont accordés à tel ou tel. Notre frère Marie-Joseph fut de ceux-là. A ces frères, tout semble avoir souri ; de leur vivant même, ils occupent une place exceptionnelle, au coeur de tout et de tous. Et l’on se demande comment de tels charismes ont pu tenir en un seul homme :

un professeur qui a enseigné durant 60 ans, à l’Institut Catholique, en notre studium de Rangueil comme en bien d’autres lieux et qui y a rempli les charges de doyen et de régent ; un théologien qui a écrit de si nombreux livres et articles en pleine actualité théologique ; un prédicateur fervent que l’on venait écouter autant pour ce qu’il disait que pour la ferveur et la simplicité avec lequel il le disait ; un père spirituel et un confesseur qui a écouté, réconforté tant de personnes durant de longs après-midi ; un frère rempli de force et d’attention fraternelle, auquel on a confié toute sorte de charges, comme maître des novices, prieur ou provincial.

        Et pourtant, là n’est pas l’essentiel. La vraie beauté religieuse de la vie de notre fr. Marie-Joseph est ailleurs. Elle est, au sens propre et intégral, là où Jésus nous a commandé de la mettre : dans la recherche du Royaume de Dieu et de sa justice.

La recherche du Royaume de Dieu, c’est la seule raison d’être de toute vie chrétienne, de toute vie dominicaine. Pour nous, frères des dernières générations, qui sommes comme ses petits enfants, nous n’avons que peu ou pas connu le professeur, le théologien, le prédicateur, le conférencier ou le père spirituel. Mais nous avons vu et goûté le frère qui ne cherche et n’attend qu’une chose, en tout son être : la pleine communion avec Dieu.

Alors que tout ce surcroît si fécond semblait lui être ôté peu à peu, il ne restait que l’essentiel, plus ardent que jamais. Alors qu’il avait déjà célébré toutes les liturgies, lu et appris tout ce qu’on peut savoir sur Dieu et les hommes, il continuait inlassablement, non par routine, mais par un désir vital, à venir célébrer toutes les liturgies, à lire et relire les Évangiles, à supplier la Vierge Marie à longueur de Rosaire.

        Silencieux il avait été au commencement. Un compagnon de noviciat le décrivait ainsi, au tout début de sa vie religieuse, en 1926 : « Nous avions parmi nous un silencieux, l’arrière-petit fils d’Auguste Nicolas : jeune homme sage, calme et distrait, aux yeux plein d’une sorte de flamme intérieure. » Silencieux il est redevenu, gardant cette même flamme intérieure de la quête de Dieu. Le Seigneur lui avait beaucoup donné; le Seigneur lui a beaucoup repris. Mais l’essentiel est resté plus vif et ardent que jamais : cette sérénité rayonnante d’un coeur qui cherche inlassablement, parce qu’il se sait, dès ici bas, dans la demeure de Dieu ; parce qu’il savoure intensément et inlassablement tout ce qui inaugure dès ici bas la vie éternelle : la vie de la grâce en nous, la contemplation, dans la foi, de la Trinité et du Verbe incarné, la manducation de l’Eucharistie, la maternité de la Vierge Marie qui nous enfante sans cesse à la vie nouvelle.

        Un geste résume pour nous cette recherche unifiante du Royaume de Dieu : les bras serrés sur sa poitrine, la tête doucement appuyée sur ses mains jointes. Geste banal, si parlant, par lequel s’exprimait toute la simplicité et l’intensité de son désir, de sa quête de Dieu. Recherche du Royaume et de sa justice. La recherche de la justice, chez notre fr. Marie-Joseph, ce fut cette recherche permanente de la communion, de la charité fraternelle. Un autre geste évoque cela : ses bras grands ouverts vers l’autre, vers celui qui vient, soit pour l’embrasser, soit pour lui poser la main sur l’épaule en signe d’amitié.

Dans sa vie sociale, cette exigence de charité l’emportait sur toute les autres. Combien de fois, nous qui peinons dans les affres de la charité fraternelle, qui peinons à concilier justice et miséricorde, patience et vérité, n’avons-nous pas admiré la pureté d’un regard qui ne savait pas s’emporter, qui se refusait à blesser ou humilier, qui cherchait toujours à édifier, à rassurer, à encourager.

        Malgré sa candeur, il n’était ni naïf ni inconscient. Il avait même de fortes convictions, qu’il défendaient avec courage. Pourtant, le souci de la vérité ne devenait jamais, chez lui, obsession de la victoire sur l’autre. Dans la vie commune comme dans la vie intellectuelle, la recherche de la justice se traduisait par une ample magnanimité. Quel exemple ne nous laisse-t-il pas en matière de dialogue théologique : lui qui avait reçu de l’Église et de l’ordre l’attachement indéfectible à une tradition très sûre et toujours féconde, il sut mieux que quiconque s’ouvrir à la discussion, aller à la rencontre des autres, qu’il s’agisse de théologiens d’autres sensibilités ou de penseurs étrangers à la foi chrétienne. Un instinct très sûr, par delà la rigueur des idées, le poussait à pressentir tout ce qu’il pouvait y avoir d’authentique dans des aspirations, des paroles ou des systèmes fort éloignés de son univers.

        Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice. C’est dans cette unification, cette concentration, cette simplification, et nulle part ailleurs, que notre frère a puisé ce qui restera pour nous l’épiphanie de sa vie chrétienne : sa sérénité toujours souriante. Loin de tout gémissement grincheux, nostalgique ou inquiet, loin de toute étroitesse de comportement, de toute mesquinerie, il exhalait une paix toujours confiante. Dans sa candeur, il l’exprimait parfois d’une manière maladroite: « Grâce à Dieu, c’est pire ailleurs ». Ce n’est pas, loin de là, qu’il ait été, plus que d’autres, préservé des épreuves. N’évoquons ici que l’interruption brutale de son provincialat par décision romaine, ou les affres du doyen de théologie devant les fantasmes adolescents qui fleurissaient dans ces années post-soixante-huitardes. Mais l’essentiel fut toujours, pour lui, ailleurs que dans ces péripéties, à savoir dans l’accomplissement confiant d’une volonté de Dieu toujours à déchiffrer à la lumière de la foi et surtout dans la charité.

        Nous pouvons alors entendre à son propos cette béatitude énoncée par Jésus : Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits. (Mt 11, 25)

        Sage et intelligent, savant, prudent et avisé, notre frère Marie-Joseph ne le fut pas moins que d’autres, plus que beaucoup d’autres, même. Ce surcroît ne lui a pas manqué. Nous sommes là pour en témoigner. Et pourtant le secret très simple de sa si belle vie ne fut pas autre chose que d’avoir entendu et pris à la lettre cet appel de Jésus a devenir tout petit. Tout petit dans l’inlassable quête de Dieu, de son Royaume et de sa justice. Tout petit dans l’accueil de la merveille du don de Dieu, de sa Grâce, de sa Parole de vérité, de sa nourriture de vie. Tout petit en estimant ne jamais pouvoir se passer de ces dons, ne jamais pouvoir vivre autrement que par eux. Tout petit en sachant se réjouir sans cesse et toujours plus, tel un enfant de Dieu, de ce don reçu en perpétuelle action de grâce.

        Cette vérité, trop difficile pour nous à pratiquer, est trop simple pour être bien dite. Merci, frère Marie-Joseph, d’avoir offert votre vie pour tenter de nous le dire, en clair, en sourire et en paix.