Homélie du 17 juin 2001 - Corps et Sang du Christ
fr. Nicolas-Jean Porret

Frères et sœurs, puisque l’Église nous invite à méditer sur le Saint-Sacrement, je voudrais nous aider dans cette démarche en partant d’une «hypothèse de médiation».
Une hypothèse fondée sur une ressemblance dont je ne vous cache pas que je crains un peu qu’elle ne vous paraisse hasardeuse, voire gênante, ou tout simplement ridicule, tandis que pour ma part je l’espère à tout te moins suggestive.

Je voudrais en effet que nous comparions l’eucharistie à une relique.

Les reliques, c’est, au sens premier, étymologique, ce qui nous reste d’une réalité après qu’elle a disparu. On peut ainsi parler des reliques d’un repas – on dit d’ailleurs plutôt «les reliefs» d’un repas, et si ce n’est pas tout à fait le même mot c’est bien la même idée -, et par là on désigne les restes de ce repas, restes grâce auxquels on peut imaginer ce qu’il a été… Mais habituellement on parle de reliques au sujet des saints: ce n’est pas un repas, mais la mort qui.) nous a enlevé ces amis de Dieu. Toutefois il nous reste quelque chose d’eux, quelque chose par quoi il est possible de retrouver leur présence: objets leur ayant appartenu, lieux qu’ils ont marqués de leur présence, et plus précisément (mais aussi plus crûment) fragments de leur corps…

J’ai bien conscience que cette évocation s’accorde assez peu avec la sensibilité moderne, et même qu’elle n’est pas dénuée de possibles ambiguïtés. Mais, à bien y penser, n’est-elle pas aussi assez compréhensible? En effet, quoi de plus naturel que de vouloir garder, par-delà l’absence de la personne aimée ou vénérée, une forme de sa présence? Si le rapport à la mémoire, lui, ne manque pas de préoccuper conscience collective. Et c’est plutôt positif que les reliques des saints nous aident à «toucher» le mystère de ces personnes que la grâce du Christ a façonné, et qui nous désignent l’accès à la vraie vie. Tel dévot qui porte sur soi les «reliques d’un saint, tel curé qui part en pèlerinage sur le tombeau d’un saint apôtre (j’en connais…), signifie qu’il veut s’identifier au saint qu’il vénère, qu’il désire ne pas être séparé de sa présence, et finalement qu’il souhaite de tout son cœur être acheminé jusqu’en la présence de ce saint, et de tous les saints, auprès de Dieu en Paradis.

Toutefois, et comme dit le dicton: Mieux vaut s’adresser au bon Dieu qu ‘à ses saints. Oui, mais voilà justement le problème: nous n’avons pas de reliques du Christ. Après l’Ascension, il ne nous reste rien de sa présence physique: tout au plus le sentiment de sa présence en Terre sainte, ou certains objets ayant eu contact avec lui, comme les morceaux supposés de la croix de son supplice ou de sa couronne d’épines, le linceul de sa sépulture… mais nul ne se rassasie de sentiments ni d’archéologie… et quant à son corps, il fut tout entier emporté au Ciel où il est glorifié!

Allons, allons, me direz-vous, mon frère, pas d’enfantillages! Il faut entrer dans la maturité! Ce qui compte dans la foi au Christ, ce n’est pas la chair mais l’esprit. Non pas la douceur affective de sa présence physique, mais la force de son enseignement, et ce commandement d’amour qui est placé au sommet de son Évangile, et l’exemple qu’il nous a laissé du don de soi, et plus encore la victoire de sa Résurrection, et le don de son Esprit-Saint, l’accès à la Trinité sainte, l’Église qui a les promesse de la Vie éternelle.

Et pourtant… N’est-il pas vrai qu’à la veille de sa Passion le Seigneur a eu un égard spécial à ses amis? «À ceux que son absence laisserait dans la tristesse, dit saint Thomas d’Aquin, parlant de l’eucharistie, il laissa (reliquit) cette consolation toute singulière»…

«Aimez-vous les uns les autres»: oui; mais aussi: «Faites cela en mémoire de moi». Le Seigneur n’a pas fait que donner un commandement nouveau, certes le plus beau qui soit, et l’exemple qui l’accompagne, mais il en a aussi laissé le sacrement. Sa présence nous serait enlevée eî nous serions dispersés; mais le commandement de l’amour mutuel, et le sacrement de ce commandement, referaient notre unité.

Peut-être avons-nous raison de penser que le culte des reliques est ambigu. Mais il n’est ambigu que s’il cesse de jouer son rôle de vecteur vers le Ciel. Et on peut bien penser que l’eucharistie lève ce type d’ambiguïté: nos communions sont pour le Ciel.

Mais les reliques comportent une autre ambiguïté: elles sont mortes. Ceux à qui elles appartiennent sont ailleurs:leur corps est là, leur cadavre, mais eux, ils sont au Ciel… et nous nous n’y sommes pas…

Et c’est en ce sens que l’eucharistie n’est pas une relique comme on l’entend au sens habituel. Le corps du Seigneur n’a pas été retenu par la corruption de ce monde. Il est entré dans la vie. Et pourtant il est ; il est rendu présent en vertu de la volonté du Christ, selon son institution, en chacune de nos églises. Son corps plus jamais séparé de son âme, plus jamais séparé de sa divinité.

Frères et sœurs, sous peine de demeurer en arrière – et de devenir nous-mêmes de mortes reliques – approchons-nous du Christ. Il ne vient pas à nous en chaque eucharistie pour que nous restions sur place. Il est présence réelle pour que nous soyons aussi réellement présents à nous-mêmes et à sa volonté sur nous.

En faisant mémoire de sa passion, en chaque eucharistie, faisons le choix de lever toute ambiguïté sur nos vies: présentons-nous devant Dieu en vérité, sans péché, avec tout notre désir d’aller à Dieu; offrons nos corps en hosties vivantes, et qui lui plaisent, adorons le Corps très saint auquel nous communions pour participer dès à présent au Banquet sacré où l’âme est comblée de la grâce.

De louange thème spécial,
_ le pain vivant, le pain vital
_ aujourd’hui nous est proposé,
_ qu ‘à la table de sainte Cène
_ les douze frères assemblés
_ ont reçu sans ambiguïté
.

[/(S. Thomas, Lauda Sion)/]