Homélie du 15 février 2004 - 6e DO
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Être riche ou être pauvre, il faut choisir! La bonne nouvelle des Béatitudes, puisque c’est une bonne nouvelle, est sans ambiguïté. On l’a compris, la voie de la richesse est une impasse. Partons quand même de la situation la plus détestable, celle du riche; encore que cette situation fasse – hélas – des envieux. Serais-je ce riche, le satisfait, l’assoiffé de reconnaissance que dénonce Jésus? Pas forcément. Dans le meilleur des cas, on peut en toute honnêteté ne pas se sentir visé. Là, on laisse échapper un ouf! de soulagement. Et puis, il ne faut pas trop exagérer, il y a toujours plus riche que soi! Mais si je ne me reconnais pas dans le riche, suis-je pour autant le pauvre, l’affamé, l’éploré, l’insulté, le rejeté à cause du Fils de l’homme? Pas nécessairement; et là encore, on peut risquer de dire secrètement « tant mieux! ». Car, entre nous, ces situations de détresse n’ont rien de désirable. On ne les souhaite à personne, et il n’y a aucune raison alors de les souhaiter pour soi! En conséquence de quoi ne pas courir après la richesse ne signifie pas pour autant que l’on coure après la pauvreté. Mais voilà, les Béatitudes ne sont pas le secret d’un bonheur à moitié prix; et nous l’avons entendu, Jésus ne fait pas dans la demi-mesure: entre la richesse et la pauvreté, il faut choisir. Et c’est même exclusivement la pauvreté qu’il convient de revendiquer. Mais tout ne se résume pas à la pauvreté; car ce n’est pas tant la pauvreté qu’il s’agit de rechercher, car la pauvreté n’est jamais en soi désirable: c’est le Christ que nous devons rechercher. Le bonheur ne se mesure en fait que par rapport à Jésus-Christ. Les Béatitudes ne se révèlent à nous que par le degré de notre attachement à la personne du Christ.

Revenons aux circonstances dans lesquelles Jésus proclame l’Évangile des Béatitudes. Jésus vient de descendre de la montagne où il a passé la nuit à prier. C’est à la condition de cette prière intense que le jour venu, il choisit les Douze Apôtres. Puis, il redescend dans la plaine là où une foule nombreuse l’attend composée de croyants mais aussi de païens venus de Tyr et de Sidon. Face à cette foule qui veut l’entendre, le toucher pour être guérie, Jésus regarde ses disciples qui ont tout quitté pour lui. Jésus les regarde et se réjouit avec eux: «Heureux êtes-vous». Heureux êtes-vous car vous avez fait le bon choix en répondant à mon appel. Heureux sont-ils, en effet, car en le choisissant ils ont saisi le bonheur immédiat: vivre à la suite du Christ, vivre à ses côtés, vivre au plus près de lui. Et c’est là que l’alliance des Béatitudes est scellée, car c’est dans la mesure où l’on choisit le Christ, que l’on choisit également la pauvreté; pas n’importe quelle pauvreté: la pauvreté que Jésus habite. Jésus habite la pauvreté: il est en vérité la richesse du pauvre, la nourriture de l’affamé, la consolation des affligés, la justice des méprisés. Encore faut-il se reconnaître pauvre, affamé, affligé ou rejeté. Il est certain que nous sommes toujours plus pauvres que nous voudrions le reconnaître. N’y a-t-il pas des pans entiers de notre vie ou de notre personne qui recèlent une pauvreté moche et vide dans laquelle nous n’avons même pas pensé à inviter le Christ? Notre plus grande pauvreté est en fait de reconnaître que nous avons besoin du Christ. Les disciples ont d’abord reconnu le Christ et ils ont aussitôt reconnu qu’ils avaient besoin de lui. Pour vivre. Et ce bonheur, vivre auprès du Christ, ne les a jamais quittés, même dans le malheur. C’est cette bonne nouvelle qui doit être annoncée à tous les pauvres, mais aussi à tous les riches qui mésestiment leur pauvreté.

D’où vient-il cependant que, sachant cela, la marche à la suite du Christ (Lc 9,23-26) ne nous conduise pas davantage, et le monde avec nous, sur cette route du bonheur pourtant promis à tous en partage? Sans doute cela tient-il au fait que, n’ayant pas encore compris du fond du cœur le vrai sens des Béatitudes, parce que nous sommes mal convertis à la brûlante vérité de notre pauvreté, nous trouvons difficile de vouloir oser en vivre. Nous avons donc tout d’abord, frères et sœurs, à apprendre et réapprendre encore notre propre christianisme. À revenir sans cesse à la source du baptême, dans la lumière pascale. Nous avons à comprendre le pourquoi de notre peur devant le renoncement, de notre fermeture en face des autres et de ce doute sur l’au-delà qui nous freine souvent et nous tenaille parfois. Nous avons à découvrir que le Dieu vivant est là qui nous aime, nous accompagne et nous enseigne. Qu’Il ne nous trompe pas. Et que, vainqueur du mal et du péché par la grâce de sa croix, Il nous invite tous à nous convertir à la paix et à la joie et à vivre véritablement en enfants de la résurrection (Lc 20,26). En termes simples et essentiels, nous avons besoin de découvrir la nécessité fondamentale de la foi qui éclaire tout; le vrai sens de l’espérance qui réjouit la vie; et le pourquoi impératif de l’amour qui est tout. Et toutes ses insondables richesses sont contenues dans le Christ-Jésus.

Jésus notre Seigneur est notre bonheur: c’est notre richesse; et nous le savons à peine: c’est aussi là notre pauvreté. La voie des Béatitudes est alors grande ouverte. Amen.