Homélie du 8 avril 2004 - Jeudi Saint
fr. Serge-Thomas Bonino

Il y a deux manières de regarder un vitrail. Depuis l’extérieur ou bien depuis l’intérieur. De l’extérieur, on ne voit guère qu’un enchevêtrement bien terne de verre et de plomb, dont la logique nous échappe. Mais de l’intérieur, lorsqu’il est éclairé par un soleil radieux, le vitrail se révèle pour ce qu’il est: fulgurance de beauté, féerie de couleurs. De même, il y a deux manières de regarder la Passion de Jésus. De l’extérieur ou bien de l’intérieur. De l’extérieur, Jésus apparaît comme le jouet des événements, la victime toute passive d’une mécanique implacable qui le happe puis le broie. Mais il y a un autre regard, bien plus profond, sur la Passion. Un regard de l’intérieur. À la lumière vive de l’eucharistie. Car l’eucharistie du Jeudi-Saint est vraiment la clé du Vendredi-Saint. Elle est le soleil qui transfigure la Passion et la fait apparaître pour ce qu’elle est vraiment: l’acte du plus grand amour. «Ma vie nul ne la prend, déclare Jésus, mais c’est moi qui la donne» (Jn 10, 18). Et c’est pourquoi, ce soir, veille de sa Passion, pour prévenir tout malentendu, Jésus confie à ses disciples quel est le sens de sa mort. Il prend du pain: «Ceci est mon corps donné pour vous» (Lc 22, 19). Puis, séparant, en signe de sa mort, le corps et le sang, montrant la coupe, il dit: «Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés » (Mt 26, 28). Ainsi sous les apparences ô combien réelles et cruelles de cet homme, livré, vendu, perdu, qui demain gravira avec peine le chemin du supplice, c’est en réalité le grand Prêtre de l’alliance nouvelle et éternelle qui monte résolument vers l’autel de la Croix pour y offrir le sacrifice qui sauve le monde.

Je sais bien, frères et sœurs, que l’idée de sacrifice ne va plus tellement de soi aujourd’hui. On y soupçonne je ne sais trop quel relent de religiosité doloriste sinon perverse. Et il est vrai que ne manquent pas les caricatures de sacrifice – inadmissibles – qui en défigurent le sens. Pourtant, bien compris, le sacrifice est au cœur de toute vie religieuse authentique. Lorsque je consacre à Dieu, c’est-à-dire lorsque je lui donne et abandonne ou plutôt lorsque je lui restitue, ce que j’ai de plus précieux dans les biens que lui-même m’a donnés, je me place dans l’attitude juste, celle du fils qui reconnaît qu’il reçoit tout du Père et lui rend tout en action de grâce. Entre parenthèses, c’est dans cette ligne qu’il faut comprendre l’immolation ou mise à mort qui accompagne tout sacrifice. Ce n’est pas que notre Dieu soit assoiffé de sang, ni qu’il prenne un quelconque plaisir à la perte des vivants (Sg 1, 13). Non, mais Dieu attend de nous un don à la mesure de son propre don, c’est-à-dire un don qui ne se reprend pas. Donner, c’est donner; reprendre, c’est tricher. L’immolation, la mise à mort, exprime précisément ce point de non-retour dans le don.

À la lumière de la Cène, la Passion de Jésus apparaît donc bel et bien comme un sacrifice. Elle est même le sacrifice parfait. Parfait parce que Jésus y est tout à la fois le prêtre et la victime. Celui qui offre et l’Agneau même qui est offert. En effet, nos sacrifices à nous, pauvres pécheurs, loin d’être le signe de l’offrande intérieure de nous-mêmes, comme ils le devraient, sont trop souvent une manière de faire la part du feu. Nous avons l’art consommé de lâcher du lest sur l’accessoire pour éviter de donner l’essentiel, la seule chose que Dieu désire: nous-mêmes. «Tout ce que vous me donnez hors vous – dit le Seigneur dans l’Imitation – ne m’est rien, parce que c’est vous que je veux et non pas vos dons». Voilà pourquoi, seul un homme pur de tout égoïsme pouvait offrir un tel sacrifice. Voilà pourquoi seul Jésus-Christ pouvait offrir un tel sacrifice. Parce qu’il est ce Verbe totalement détaché de lui-même et tout entier tourné vers le sein du Père (Jn 1, 18). Pure relation au Père. Action de grâce subsistante.

Est-ce à dire que, Jésus ayant fait tout le travail à notre place, nous n’avons plus désormais, en bons rentiers, qu’à venir toucher en fin de mois nos dividendes? Pas du tout. Car le sacrifice de Jésus a justement pour effet de nous rendre capables à notre tour de faire de notre vie une «vivante offrande à la louange de gloire du Père». C’est bien le sens de la parole de Jésus: «Pour eux je me consacre moi-même [c’est-à-dire: je m’offre en sacrifice], afin qu’ils soient, eux aussi, consacrés dans la vérité [c’est-à-dire qu’ils fassent de leur propre vie une offrande d’amour unie à la mienne]» (Jn 17, 19). Ce que saint Pierre, à son habitude, n’a pas compris. Écoutez-le qui met ce soir la charrue avant les bœufs: «- Je donnerai ma vie pour toi. – Tu donneras ta vie pour moi? En vérité, je te le dis, le coq ne chantera pas que tu ne m’aies renié trois fois» (Jn 13, 38). Nul ne peut donner sa vie pour Jésus sans la grâce qui vient du sacrifice de Jésus. Oui, Pierre, il faut d’abord que Jésus donne sa vie pour toi. Ensuite seulement tu pourras donner ta vie pour lui. Une fois encore, «passe derrière lui» (Mt 16, 23) et n’inverse pas les rôles.

Il fallait que le Christ, par l’offrande de sa vie, mérite pour nous le don de l’Esprit-Saint. Il fallait qu’il jette sur terre le Feu de l’Esprit (Lc 12, 49), pour que les croyants embrasés par ce feu d’amour puissent «offrir leurs personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu» (Ro 12, 1). Oui, sanctifiés par l’Esprit répandu depuis la Croix, nous formons dans le Christ un peuple de prêtres (cf. Ap 5, 10) où chacun – à la fois prêtre et victime – travaille à faire de sa vie une eucharistie, un don d’amour.

Mais ce feu d’amour comment l’entretenir? Comment l’alimenter? Sinon en nous unissant par l’eucharistie au sacrifice même de Jésus. Car chaque fois que la Messe est célébrée, le sacrifice de la Croix est rendu présent, agissant, sanctifiant, au milieu de nous. Sur la Croix et dans chacune de nos eucharisties, c’est le seul et même Jésus qui est offert et qui s’offre. Mais désormais cette offrande passe par le ministère des prêtres qu’il s’est choisis.

Car le prêtre chrétien a pour première raison d’être de perpétuer le sacrifice eucharistique. «Faites cela en mémoire de moi» (Lc 22, 19). Ce faisant, le ministère du prêtre permet à chaque chrétien de s’associer au sacrifice de Jésus et de faire de sa vie une offrande d’amour.

Mission périlleuse que celle du prêtre. Car il est dangereux de vivre ainsi dans la proximité immédiate de l’eucharistie, soumis à ses irradiations! C’est pourquoi le prêtre, même avec les primes de risque, ne peut être ni un fonctionnaire de Dieu, ni un simple et honnête administrateur de la communauté chrétienne. Son sacerdoce n’est ni un mi-temps ni un passe-temps. Il engage toute sa vie et cela jusque dans les profondeurs intimes de la personne. Le prêtre ne s’appartient plus. Par le sacrement de l’ordre, il est consacré au Christ. Le Christ a pris possession de lui. Il l’a marqué de son sceau pour toujours. Il l’a configuré à son Sacerdoce. Aussi, sauf à vivre en étranger à côté de son propre mystère, le prêtre ne peut faire autrement que devenir une vivante image du Christ, prêtre et victime, eucharistie.

Ce mystère du sacerdoce chrétien est tout simplement beau. Et tous, que nous soyons prêtres ou laïcs, nous devons rendre grâce au Dieu qui fait de si belles choses dans son Église. Mais, toi, jeune homme, toi qui m’écoutes ce soir – dans l’assemblée des fidèles ou bien au banc des enfants de chœur -, toi qui, malgré tes doutes, tes faiblesses, tes craintes, veux faire de ta vie quelque chose de grand, quelque chose qui ait une saveur d’absolu, toi donc: regarde de tous tes yeux comme il est beau le chemin de sainteté que Jésus propose à ceux qu’il appelle au sacerdoce. Et si cette beauté te touche, si elle fait vibrer quelque fibre profonde de ton cœur, n’hésite pas, ne fais pas la sourde oreille. Surtout n’aies pas peur, car tu es porté par la prière de toute l’Église. Viens prendre la place qui t’attend dans la longue et lumineuse histoire des prêtres de Jésus, de ces hommes qui ont brûlé d’amour en présence de Dieu et ont entretenu le feu dans le cœur de leurs frères. Oui, pour que jamais ce feu ne s’éteigne, pour que jamais le monde ne sombre dans la nuit d’une nouvelle ère glaciaire, réponds hardiment: «Me voici, Seigneur, je viens pour faire ta volonté» (He 10, 9).