Homélie du 20 février 2005 - 2e DC
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Frères et sœurs, «il est heureux que nous soyons ici»!… Il est bon pour nous d’être là, sur cette montagne, avec Pierre, Jacques et Jean, pour venir contempler le Christ transfiguré. Il nous est bon, dans cette église froide et obscure, de nous réchauffer à la lumière du Christ dont le visage resplendit comme le soleil. Et si, ma foi, après dix jours de Carême nous sommes déjà fatigués (10 jours, c’est tout de même un quart du Carême, dites donc…) eh bien! il est bon pour nous de demeurer ici en présence du Seigneur pour nous reposer un peu, dresser une tente, nous laisser prendre sous l’ombre de la nuée lumineuse. Et si nous sommes quelque peu découragés (encore 30 jours de Carême, tout de même!), il est bon alors pour nous de recevoir ici une parole de consolation, une vision d’encouragement, de faire miroiter devant nos yeux étonnés le terme admirable de notre route – pas seulement le bout de notre Carême, mais aussi la fin de notre vie terrestre. Autrement, quand on ne sait pas où l’on va, à quoi bon avancer? Pourquoi même se mettre en route? Autant rester sur place…

Oh! je sais, vous avez entendu la première lecture, et vous allez me dire: et Abraham? Abraham est bien parti, «ne sachant pas où il allait», vers un pays que le Seigneur ne lui avait pas désigné à l’avance. Eh bien! oui, mais voilà: nous, nous ne sommes pas Abraham, et d’ailleurs nous n’allons pas exactement vers la même Terre promise. Oh! non pas que nous soyions meilleurs qu’Abraham, non! Mais nous venons après lui et surtout après le Christ. Et précisément le Christ est venu nous révéler la Terre nouvelle à laquelle nous sommes appelés, et le chemin qui y conduit; car il est lui-même le chemin, ce chemin qu’Abraham ne pouvait pas connaître. Le Christ nous a montré le chemin, afin que nous allions sur ses traces…

Il est donc heureux que nous soyions ici, il est heureux qu’il nous soit donné ainsi de connaître ce mystère de la Transfiguration – ce mystère qui, notons-le bien, n’a pas été révélé à tous les apôtres mais seulement à trois d’entre eux. Eh bien! puisque nous avons nous aussi la grâce de le connaître, appliquons-nous autant que nous le pourrons à en recueillir tous les enseignements. Au moment de monter à Jérusalem pour y être mis en croix, le Christ a déjà voulu manifester sa gloire, afin de nous montrer que ce chemin ne conduit pas seulement à la mort, mais qu’il est pour la Vie – et pour la Vie éternelle. Au moment d’entrer dans sa Passion volontaire, le Christ veut que nous sachions par avance qu’il est le Seigneur des vivants et des morts; donc qu’Il ne subit pas la mort mais qu’Il donne sa vie. «Ma vie, nul ne la prend, mais c’est Moi qui la donne». Au moment de nous quitter, aux derniers jours de sa chair, Il se montre à nous nimbé de lumière, environné de gloire, tel qu’Il sera, tel qu’Il reviendra à la fin des Temps, pour que nous puissions attendre son retour glorieux patiemment et sans nous décourager – alors même qu’Il paraît tarder.

Le message est clair. Mais reconnaissons que nous avons parfois un peu de mal à le saisir. Nous sommes trop souvent comme Pierre – Pierre qui ne sait pas ce qu’il dit, qui ne sait pas ce qu’il fait… Il se propose de dresser trois tentes, une pour Jésus, une pour Moïse, une pour Élie – Enfin! comme si l’on pouvait les mettre tous les trois sur un pied d’égalité? Est-ce à dire que pour Pierre, Jésus n’est rien de plus qu’un homme? – Oh! un grand homme; et même un prophète, comme Moïse ou Élie; mais tout de même, un homme… Pourtant, nous le savons bien, dans la page d’Évangile qui précède (seulement quelques versets plus haut: la scène se passe six jours auparavant), à la question de Jésus «Pour vous, qui suis-je?», Pierre a répondu: «Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant». Mais alors, mon coco! Il faudrait savoir! Si le Christ est le Fils de Dieu (comme Il le montre aujourd’hui, et de manière éclatante!), mais alors tu n’y es pas du tout! Ce n’est pas trois tentes qu’il faut dresser, mais une seule! Une seule est nécessaire: la Tente de la Demeure, la Tente de la Rencontre, celle où Moïse parlait à Dieu «comme un ami avec son ami». Et pourtant, cette tente unique, ce n’est pas encore l’heure pour toi, Pierre, de la monter. Cela viendra, mais plus tard, après… Après la Résurrection, après la Pentecôte. Car cette tente unique de la rencontre entre Dieu et les Hommes, c’est l’Église; l’Église que tu seras appelé à bâtir sur le roc, Kèphas.

Ne nous y trompons pas: pour nous non plus à présent il ne s’agit pas de demeurer sur la Montagne, mais bien de redescendre pour continuer notre route, notre montée vers Jérusalem. La lumière de la Transfiguration n’est qu’une étape, une grâce pour un temps donné, une grâce pour aujourd’hui; mais elle n’est pas notre demeure ultime. C’est une lumière passagère, une lumière prophétique, révélatrice, anticipatrice ;- mais pas la lumière définitive, pas la lumière éternelle dans laquelle notre pauvre corps de misère sera transfiguré et transformé en corps de gloire; cette lumière dans laquelle nous verrons Dieu face à face, et «nous deviendrons semblables à Lui car nous Le verrons tel qu’Il est»: «Dieu est lumière»; «Par ta lumière, nous voyons la lumière».

Pourtant, en révélant ce à quoi nous sommes appelés, cette lumière de la Transfiguration nous fait voir aussi ce que nous sommes déjà: des enfants de Dieu, des fils de lumière. C’est ce que nous voyons de manière éclatante dans la vie des saints, ces saints qui sont pour nous autant d’exemples lumineux et de réconforts. Mais pour que nos propres corps soient ainsi transfigurés à la fin des temps, il faut que dès à présent s’opère en nous la transfiguration du cœur avec l’aide de la grâce – et pas seulement la transfiguration du cœur, mais aussi la transfiguration du monde: toute la Création transfigurée, restaurée dans sa vraie lumière, c’est-à-dire la lumière dans laquelle Dieu la voit, la lumière dans laquelle Dieu voit toutes choses transfigurées. Le mystère de la Transfiguration, c’est Dieu qui nous voit aujourd’hui transfigurés.

Dans cette deuxième étape de notre Carême, nous sommes donc invités à notre tour à faire la lumière dans notre vie, à rejeter en nous toute œuvre de ténèbres, afin de marcher dans la lumière. «Tant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin de devenir des fils de lumière» (Jn 12, 36). «Dieu est Lumière, en lui point de ténèbres. Si nous marchons dans la lumière comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes en communion les uns avec les autres, et le sang de Jésus, son Fils, nous purifie de tout péché» (1 Jn 1, 5-7). Ainsi soit-il!