Homélie du 8 janvier 2006 - Épiphanie
Avatar

Il y avait en Orient beaucoup de mages. Ce n’étaient pas des rois (même si plus tard on les vénèrera comme tels, peut-être parce qu’ils avaient rencontré le Christ). C’étaient des prêtres, savants astrologues versés dans l’interprétation des songes et des mouvements du ciel. Voilà qu’un jour – ou plutôt une nuit – quelques-uns, trois peut-être, observèrent dans le ciel une étoile nouvelle et mystérieuse. Après s’être concertés – car, en bons savants, ils avaient l’habitude de confronter leurs opinions – ils tombèrent d’accord sur la signification de ce phénomène étrange: cette étoile annonçait la naissance d’un roi et sa position permettait d’assurer qu’il s’agissait d’un roi des juifs auquel il convenait qu’ils aillent rendre hommage.

Ils se mirent donc en chemin, dans la direction indiquée par l’étoile qui une bonne partie du chemin les guida… jusqu’à ce qu’ils la perdent de vue.

Mais ce n’était pas bien grave, pensaient-ils : pour trouver cet enfant roi, il fallait se diriger vers la capitale du royaume des juifs, s’enquérir là-bas de ce joyeux événement, bien certainement survenu dans quelque palais royal, là où naissent et habitent les rois. Ils interrogeaient les gens qu’ils rencontraient, mais, à leur grand étonnement, personne n’était au courant. Le roi Hérode – qui avait un bon service de renseignement – mis au courant de leur quête s’en inquiéta. Après avoir consulté les spécialistes, les prêtres et les scribes, il convoqua nos mages et, non sans arrière pensée comme nous le savons, ce vieux renard les dirigea vers Bethléem…

«Et voilà que l’étoile qu’ils avaient vue se lever les précédait – la vue de l’étoile fut pour eux source de grande joie – et elle vint s’arrêter au-dessus du lieu où se trouvait l’enfant.» Ils le trouvèrent avec Marie sa mère, se prosternèrent devant lui, et lui offrirent les somptueux cadeaux royaux qu’ils avaient apportés pour un prince de la terre, mais qui remis à l’Enfant-Dieu étaient, sans qu’ils le sachent, prophétiques de son destin messianique: la myrrhe de l’ensevelissement du Crucifié, l’or du couronnement du Ressuscité que Dieu fera Seigneur et Christ siégeant à sa droite, l’encens de la liturgie céleste des noces de l’Agneau.

Cet épisode évangélique de l’Épiphanie, de la Manifestation de Dieu dans l’humanité de Jésus, nous concerne tous: il atteste que le Messie n’est pas venu pour le salut des juifs seulement, mais pour celui de tous les hommes de tous les peuples de la terre. Nous le savons, ce ne sera pas facile, dans l’Église naissante, d’accepter pleinement ce mystère de l’universalité du salut dont Paul sera le promoteur zélé comme il le rappelle aux Éphésiens, «ce mystère c’est que les païens sont associés au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile» pour constituer l’Église universelle que représente notre assemblée aujourd’hui. «Instruits par les mystères de la grâce divine, célébrons dans la joie de l’Esprit le jour de nos débuts et le premier appel des nations. Rendons grâce au Dieu de miséricorde qui nous a rendus capables d’avoir part, dans la lumière à l’héritage du peuple saint» (St. Léon le Grand, pour l’Épiphanie).

Mais j’ai le sentiment que cet épisode nous concerne personnellement dans la mesure aussi où notre cheminement chrétien dans la foi a quelque chose à voir avec celui des mages.

Si nous sommes ici aujourd’hui, c’est bien que chacune et chacun d’entre nous, de quelque manière, a découvert un jour l’étoile que le dessein sauveur de Dieu avait prévu pour l’attirer et le conduire au Christ. Ce fut cette parole, cette rencontre, cet événement qui a fait naître cette lumière pour orienter notre vie.

Mais il est vrai aussi, n’est-ce pas, que les nuages de la nuit viennent parfois cacher cette étoile, à moins plutôt que ce ne soit quelque chose en nous qui par son opacité nous aveugle et nous empêche de la retrouver. Nous sommes alors comme les mages qui se sont fourvoyés en allant à la ville royale – en y allant trop tôt du moins, car Jérusalem sera le lieu d’une autre Épiphanie, celle de la Pâque – et ont alors perdu de vue leur étoile. Nos idées trop humaines, nos projets trop personnels, les épreuves aussi, celles de la vie et celles de l’obscurité de la foi, nos faiblesses et nos péchés, tant de choses peuvent tendre à nous égarer. Qui ne s’est pas, à un moment ou un autre, senti dans les ténèbres d’une nuit privée d’étoiles où sa foi et son espérance sont prêts de vaciller. Et je pense à ces terribles épreuves de Thérèse de Lisieux qui ne croyait plus au ciel ! Et c’est pourtant au cœur de cette nuit que l’étoile peut se manifester à nouveau, par des voies étonnantes et paradoxales – n’oublions pas que c’est la rencontre avec Hérode qui a fait retrouver par les mages et l’étoile et le chemin vers l’Enfant! Nous marchons guidés toujours par la faible et fragile lumière obscure de la foi, ce don de Dieu qui reste au cœur de l’épreuve comme une étincelle de la grâce et de la présence divine. C’est elle qu’il faut redécouvrir au plus profond de notre être et qui nous ramène vers ce petit d’homme qui seul rend visible à nos yeux le Dieu invisible. C’est toujours elle, qui dans les moments de grâce – et tous le sont, lumineux ou obscurs – qui éclaire notre chemin vers le Christ, épiphanie de Dieu, et qui, par lui et avec lui, nous conduit vers Dieu jusqu’à la claire vision de sa splendeur.