Homélie du 8 octobre 2006 - 27e DO
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«Si telle est la condition de l’homme envers la femme, mieux vaut ne pas se marier.» Vous connaissez, frères et sœurs, ce cri du cœur lancé par les Apôtres et que rapporte saint Matthieu. Comme les Pharisiens, ils en sont restés à la Loi de Moïse si commode pour les hommes: «Quand un homme prend une femme et l’épouse, s’il arrive qu’elle ne trouve pas grâce à ses yeux, parce qu’il a trouvé en elle un défaut déplaisant, il lui rédigera une lettre de répudiation et la lui mettra en main, et il la renverra de sa maison. Elle sortira de sa maison et s’en ira.» À cela le Christ répond de manière radicale et même sans appel: «c’est à cause de la dureté de votre cœur. Mais au commencement, il n’en était pas ainsi». Et la sentence tombe comme un couperet: Ce que Dieu a uni que l’homme ne le sépare pas!

Au commencement… Mais quel commencement? Sans aucun doute celui auquel renvoie Jésus lui-même. Mais justement, ce paradis n’est-il pas définitivement perdu et inaccessible? La porte du jardin d’Éden est close et bien gardée par une épée de feu. Et pourtant… N’a-t-on jamais vu le Christ parler en vain. La porte du
paradis est close, certes. Cette porte est pourtant bien prête d’être ré-ouverte et ré-ouverte sur bien plus que ce qui a été perdu. Ce n’est pas sans raison que l’Évangile nous place cet enseignement exactement entre la deuxième et la troisième annonce de la Passion rédemptrice.

Car il est un autre commencement auquel Jésus renvoie, c’est celui de sa propre personne et de son propre mystère. Parce qu’il est cette Parole éternelle de Dieu par qui tout été créé, parce qu’il est Celui avec qui et en qui tout a commencé et tout est achevé, c’est encore par avec lui et en lui que tout doit retrouver son fondement et son accomplissement. La porte qu’il ouvre, c’est encore Lui-même et elle donne sur un jardin transfiguré. Ce jardin n’est plus seulement celui où le Dieu Créateur vient se promener à la brise du jour pour jouir de la bonté de tout ce qu’il a créé. Il est ce nouveau lieu béni où le Dieu Sauveur vient guérir et adopter ceux pour qui il avait tout créé. Il ne vient plus seulement se promener, il vient se donner et sanctifier. Ce qui était brisé, séparer, divisé, il vient le réunifier et le remodeler dans son propre sang afin d’y insuffler l’Esprit de sa Vie bienheureuse.

Ainsi, ce que Dieu a doublement uni, nul ne peut plus le séparer. Pour entrer, pour passer la porte il faut dire nos oui. Ou plutôt il nous faut les offrir au Christ Sauveur pour qu’il les introduise dans son oui à lui pour y être illuminés et fortifiés. Car il est, Lui, le Oui éternel de Dieu, il est l’Amen en qui il n’est nul obstacle à la volonté du Père. Et c’est pourquoi aussi, on met souvent en parallèle le mariage et la vie religieuse. L’un comme l’autre s’appuie sur la rencontre de deux oui, de deux amen : celui du Christ et celui du religieux, ou bien celui du Christ et celui du couple d’un homme et d’une femme. Mais si la vie religieuse est signe du mystère de Dieu comme fin comblante et béatifiante par le Christ, le mariage, lui, est signe du mystère du Christ comme source et fécondité de la nouvelle création et de la vie divine.

En faisant ainsi, Jésus ne se contente pas de ramener le mariage à sa perfection primitive. Il va beaucoup plus loin. Il l’enracine dans le seul terreau où il pourra se nourrir et se fortifier, celui de son oui éternel au Père. Il en fait le signe de son amour rédempteur pour son corps qu’est l’Église. Lorsqu’un mariage est célébré, le Christ introduit les nouveaux époux à l’ombre de l’arbre de vie pour y être couronnés de gloire et d’honneur. Et cet arbre de vie c’est la croix où l’amour du Fils a dit oui à la miséricorde du Père. Voilà pourquoi le Christ est si intransigeant à l’encontre de nos connivences avec tout ce qui rend nos cœurs durs. Car il sait le prix du véritable amour humain: c’est en effet à l’ombre de cet arbre que le Saint-Esprit vient par sa Présence couronner l’amour des époux, le rattacher à la fidélité du Christ qui a sa source dans l’amour du Père, du Fils et de l’Esprit Saint.

Voilà pourquoi ce sacrement est grand. Voilà pourquoi il peut apparaître bien souvent si démesuré, si inaccessible au regard de notre faiblesse, de notre fragilité. En transfigurant l’union naturelle de l’homme et de la femme, le Christ restaure l’intimité du Paradis, il en fait le lieu où se vit la Loi nouvelle. Il rend à la femme son égalité avec l’homme. Il en fait le lieu où le désir ne fonde plus des rapports de domination mais ressuscite en amour. Il donne à l’homme de ne plus travailler en vain, mais d’apprendre aux siens à cueillir de l’arbre de vie afin de garder toujours la dignité d’enfant de Dieu.

Savoir tout cela, direz-vous, ne supprime ni les difficultés ni les problèmes, peut-être au contraire, diront certains. Tout cela n’est-il pas trop beau pour être vraiment vivable? Nous sommes bien fragile et si le Christ nous dit bien que son joug est facile et son fardeau léger, il est souvent bien pesant de vivre à une telle hauteur et de suivre l’injonction qu’il nous a laissée: «Que votre oui soit oui, que votre non soit non». Combien de blessures inguérissables ici-bas se doivent d’être remises à la miséricorde du Père? Peut-être est-ce alors faut-il se souvenir que nul n’entre dans le royaume de Dieu, s’il ne commence par le recevoir avec un esprit d’enfant. Les enfants savent bien que ce qui leur est impossible l’est toujours à leurs parents. Ils ont ce cœur de chair qui sait que leur Père est «le plus fort des papas», et qu’auprès de leur mère se trouvent toujours les meilleures douceurs. En jouant il peuvent bien tomber et s’égratigner, voire se blesser, ils savent bien qu’il trouverons réconfort et consolation auprès de leurs parents.

Nous avons au Ciel un Père tout-puissant qui entend le Oui du Fils et nous relève quand nous tombons et nous tournons vers Lui; nous avons ici-bas une mère, l’Église qui n’est pas une marâtre mais celle qui procure toute consolation car le Christ en a fait l’os de ses os et la chair de sa chair. Alors entrons comme des enfants dans ce jardin pour en faire le terrain du jeu de l’amour. Comme époux ou comme religieux n’ayons plus peur d’accomplir nos vocations car la règle nous en est donnée par l’Esprit du Christ et a sa source dans l’amour du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Amen.

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