Homélie du 17 décembre 2006 - 3e DA
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A s’en tenir aux réponses de saint Jean-Baptiste, on ne voit rien de bien original ni de bien nouveau sous le soleil. A la triple question de savoir que faire, il renvoie à ce qu’il est convenu d’appeler le «devoir d’état». Que les soldats soient des soldats mais sans en rajouter; que les publicains ramassent les impôts, mais rien que les impôts; et tous, sont renvoyés aux élémentaires devoirs de justice, d’honnêteté et de solidarité. A en rester à, on ne dépasse guère le niveau d’un simple humanisme, voire d’un «humanitarisme» tout utilitaire auquel on voudrait bien souvent réduire toute activité religieuse. Saint Jean-Baptiste lui-même ne semble qu’attendre l’occasion qui lui permettra d’orienter ceux qui ont tant le désir de bien faire vers quelque chose de plus profond et de plus beau.

Et l’occasion s’offre à lui: les foules sont dans l’attente. Il sait qu’il est là pour cela: qu’elles soient dans l’attente. Les questions auxquelles il répond, ne sont là que pour préparer. Il peut alors avertir: Lui, il ne baptise que dans l’eau. Celui qui vient baptisera dans le feu qui vient de plus loin que cette création, car il vient du cœur même du mystère de Dieu. Il va opérer le grand discernement en nous plongeant dans le feu et l’Esprit Saint. En entendant cela, on pense de prime abord à ce grand jour final dont parle le prophète Malachie «voici: le jour du Seigneur vient brûlant comme un fournaise. Tous les arrogants et les malfaisants seront comme de la paille, et ce Jour qui vient les consumera!»

Mais le Baptiste n’est déjà plus tout à fait un prophète de l’Ancien Testament. A la différence de ses devanciers, il annonce non pas tant le jugement que celui qui vient l’opérer: «Il vient, celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de délacer la courroie de ses sandales. Celui que le Baptiste annonce est sans aucun doute le juge qui sonde les reins et les cœurs. Mais il est aussi et d’abord celui qui vient habiter ces reins et ces cœurs pour que nous puissions passer par la porte étroite du salut et entrer ainsi dans la vraie vie.

Et nous voilà à notre tour dans la position des publicains et des soldats qui interrogent le précurseur du Seigneur: mais alors que faire ? Laissons peut-être cette question et sa réponse au temps du carême, le temps de la fructification, le temps de l’édification dans la justice de Dieu. En ce temps de l’Avent, retournons au fondement, à la pierre de fondation, au Christ Jésus. Il est la pierre qui sera rejetée des bâtisseurs mais sans laquelle on ne peut rien faire ni rien construire de solide. Avant que de bâtir suivons écoutons Saint Paul dire aux Corinthiens: «De fondement, nul ne peut en poser d’autre que celui qui s’y trouve, le Christ. Que si sur ce fondement on bâtit avec de l’or, de ‘argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, de la paille, l’œuvre de chacun deviendra manifeste; le Jour, en effet, le fera connaître, car il doit se révéler dans le feu et c’est ce feu qui éprouvera la qualité de l’œuvre de chacun.»

Le Christ vient dans l’intime de nos vies pour y être le foyer, le fondement d’où il pourra transformer ceux qui croient en lui en flammes de feu. Or il y a en nous du publicain et du soldat. Il y a en nous du menteur, du tricheur, du voleur, du jouisseur et du violent. Bref, il y a en nous de l’arrogant et du malfaisant. Comment va s’opérer cette sanatio in radice, cette guérison, cet assainissement de la racine de notre être?

En laissant au Christ le soin d’être et d’agir comme pierre de fondation, de telle sorte que nous puissions dire avec saint Paul: «Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi». Seul le Christ peut opérer cette transformation, un peu à l’image, osons la comparaison, de la fameuse pierre philosophale, la pierre de sagesse. Cette pierre était, dit-on, rouge comme le sang. Et si elle fut tant recherchée par les alchimistes pour transformer les métaux sans valeurs en or et les boissons ordinaires en boisson procurant la vie immortelle, c’est pour répondre au vieux désir d’infini qui est au cœur de l’être humain. Le Christ vient ouvrir le cercle dans lequel l’humanisme risque toujours de s’enfermer en n’ayant pas d’autre horizon et fondement que lui-même.

Le Verbe de Dieu prend notre nature humaine, il devient l’un de nous, il versera son sang pour nous. Par la grâce et le don de l’Esprit Saint, il établit un contact intime et mystérieux par lequel il nous donne de transformer le plomb de nos vies de pécheurs en or de la sainteté. Mais vous le savez, l’or pur, sans mélange, ne se prête pas facilement au façonnement d’objets. Il faut un alliage avec un métal plus ordinaire qui tout en étant assimilé, assumé par l’or lui donnera sa consistance. La transfiguration opérée par la grâce du Christ fait du métal ordinaire de nos vies, de nos qualités, du sacrifice de nos conversions, ce par quoi l’or du Christ donne toute sa splendeur parce qu’il peut y imprimer sa marque, son image. C’est alors que les réponses de saint Jean-Baptiste aux publicains et aux soldats prennent toute leur pertinence. Par la grâce, par une foi vive, le publicain qui sommeille en nous peut devenir le Zachée de l’insondable richesse du Christ. Et le soldat, comme le centurion, devra commencer par dire «Seigneur, je ne suis pas digne que tu rentres sous mon toit, mais dis une seule parole et ton serviteur sera sauvé» pour pouvoir convertir sa violence en force et témoigner sans crainte de la miséricorde du Sauveur et de la vérité.

Alors, en ce dimanche de «gaudete», que notre joie soit celle du Christ. Laissons-le éprouver notre foi afin d’apprendre à refuser le faux semblant du «plaqué or» qui rejette la transformation intérieure. Laissons-le nous arrimer à lui pour savoir lutter contre la lâcheté ou la désespérance qui nous presse à rester un métal sans prix. Laissons-le vérifier et purifier nos vies par le feu de son amour et le don de son Esprit pour nous donner un avant-goût du Grand Jour, quand Dieu sera tout en tous. Que notre attente de sa venue définitive manifeste ce pour quoi il est venu demeurer parmi nous: que nous soyons des saints joyeux à l’image du Fils pour la louange, la gloire et l’honneur de son Père et de notre Père. Amen.