Homélie du 18 février 2007 - 7e DO
fr. Augustin Laffay

A la lecture de l’Évangile que nous venons d’entendre, il me semble être déchiré par dix-sept coups de fouets, les dix-sept verbes à l’impératif qui hérissent ce texte: aimez vos ennemis; faites du bien à ceux qui vous haïssent; bénissez ceux qui vous maudissent; priez pour ceux qui vous diffament; si on te frappe sur une joue, présente l’autre; ne refuse pas ta tunique; donne; à qui t’enlève ton bien, ne le réclame pas; faites pour les hommes ce que vous voulez qu’ils fassent pour vous; prêtez sans rien attendre; montrez-vous compatissants; ne jugez pas; ne condamnez pas; remettez; donnez… Si la Messe dominicale et l’Évangile qu’on y proclame sont pour nous autre chose qu’un apéritif qui précède l’apéritif, un rite auquel on sacrifie le dimanche matin, alors on ne peut pas ne pas être déchiré par ces verbes jaillis de la bouche du Verbe incarné comme des pierres coupantes.

– D’abord parce que si on s’y prend comme çà, il n’y a plus de vie possible en société. Faut-il laisser faire les violents? Faut-il renoncer à combattre l’arrogance de ceux qui nous accusent injustement? A l’heure de la «tolérance zéro», cet Évangile est-il encore à jour? C’est beau, les beaux principes, mais c’est inapplicable.

– S’ajoute à cela une deuxième souffrance. J’ai lu Nietzsche, frères et sœurs. Comme beaucoup de mes contemporains, j’ai été contaminé malgré moi par sa dénonciation de la faiblesse chrétienne. Pour Nietzsche, le christianisme est la religion de la pitié. Or celle-ci, écrit-il, «préserve ce qui est mûr pour la disparition, elle prend la défense des déshérités et des condamnés de la vie. Par le nombre et la variété des choses manquées qu’elle retient dans la vie, elle donne à la vie elle-même un aspect sombre et douteux.» L’Antéchrist.

Ce discours s’instille comme un venin: et si les chrétiens étaient mous alors qu’ils se croient doux? Connaissez-vous une école de commerce, une école d’ingénieurs où l’on enseigne à se comporter selon ces principes: aimer, pardonner, ne pas juger? Est-ce que je vais, seul au monde, ridicule, présenter l’autre joue à celui qui m’a frappé?

– Et ce n’est pas tout. Il y a une troisième souffrance, la plus personnelle: je ne suis pas un surhomme; je suis faible. Même si j’en reconnais le bien-fondé, ces dix-sept impératifs se dressent devant moi comme les dix-sept aiguilles d’un massif montagneux que je veux bien admirer d’en-bas mais que je me sais incapable de gravir. J’ai des ennemis, des rancœurs, des histoires de famille qui hantent ma mémoire, des souvenirs qui rongent mon cœur comme les rats rongent les fruits, jusqu’à les vider de leurs substance. Alors pardonner mes ennemis? Donner sans retour? Ne pas juger? Je suis démuni, incapable de le faire. Et vous?

Ce texte est contraignant et irréalisable. Si ces impératifs sont des conseils, on ampute l’Évangile de toutes ses exigences; si on prétend que ces commandements sont des préceptes, on commande l’impossible. A moins que ces commandements relèvent d’une loi nouvelle. Or le premier de ces dix-sept verbes à l’impératif, c’est le verbe aimer: «Aimez vos ennemis.» En grec: agapaté, c’est-à-dire aimez d’un amour-agapé, d’un amour de charité, d’un amour divin. Et savez-vous quels sont les effets en nous de l’amour-agapé, de la charité? C’est avant tout de nous donner la vie spirituelle en nous transformant en Dieu. Celui qui aime Dieu le possède en lui-même. Deus caritas est «Dieu est amour et qui demeure en cet amour demeure en Dieu et Dieu en lui.» (1 Jn 4, 16). La nature de l’amour, c’est de transformer celui qui aime en ce qui est aimé. C’est pourquoi si nous aimons trop bas, si nous visons trop court, nous nous abaissons. Au contraire, si nous aimons Dieu, source de l’Amour, nous devenons divins et donc capables de ce dont Dieu est capable.

Pour le dire autrement, si votre belle-mère, votre patron, vos enfants (ou vos parents), votre supérieur vous sont insupportables, ce n’est pas un effort de votre seule volonté qui va vous les rendre aimables et supportables, c’est l’amour de charité, l’amour de Dieu fort et brûlant qui habite en vous parce que vous l’avez accueilli. Le regard aimant que vous porterez sur ces ennemis n’est pas hypocrite, c’est le regard de Dieu sur eux et le vôtre uni au sien. Quand David épargne Saül dans son campement, ce n’est pas parce qu’il a un mental d’acier qui lui permet de maîtriser ses pulsions, c’est parce que l’amour de Dieu le rend capable de voir Saül comme Dieu le voit. «L’amour de Dieu n’est jamais inactif, dit s. Grégoire de Nysse; il opère de grandes choses s’il existe; mais s’il refuse d’agir, il montre par là son inexistence.»

C’est le Christ, nouvel Adam, qui donne la vie spirituelle et qui permet d’agir en Dieu, d’agir comme Dieu. Dieu ne fait rien pour nous sans nous. Si nous y sommes réceptifs, la Parole de Dieu, les sacrements, l’enseignement de l’Église instillent en nous goutte à goutte la charité, la vie de Dieu. Ils nous rendent différents et nous permettent d’agir d’une manière différente de celle du monde. Et les chrétiens doivent être différents des autres hommes! Une sainte disait en parlant de Dieu: «Il fait tout ce que je veux.» Bien sûr, puisqu’elle veut tout ce qu’il veut. Unir notre volonté à la volonté de Dieu, librement et par amour, c’est notre vocation d’Enfants de Dieu.

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