Homélie du 3 août 2008 - 18e DO
fr. Augustin Laffay

Il y a quelque chose de léger, d’estival dans le récit de la multiplication des pains. Ces cinq mille hommes assis dans l’herbe, sans compter les femmes et les enfants, cela sent la cousinade, la sardinade, la grillade. On imagine les groupes – ici familiaux, là amicaux – entre lesquels circulent avec leurs panières des disciples suants, un peu dépassés par l’ampleur de la réunion. Dans ces groupes, on doit se héler joyeusement et commenter avec vivacité les événements de la journée: d’abord un fait divers, l’exécution de Jean le Baptiste; puis les guérisons miraculeuses opérées par Jésus dans la journée et enfin cette invitation de dernière minute à un pique-nique digne de figurer dans le livre des records.
Tout cela est léger. Plus exactement, tout cela serait léger s’il ne s’agissait pas de l’Évangile, c’est-à-dire de la Révélation que Dieu nous fait de lui-même et de son dessein pour nous. A regarder les choses de plus près, le récit de la multiplication des pains est inséré entre deux autres repas évangéliques qui, eux, sont tragiques et sanglants. Le premier, c’est le repas organisé par Hérode à l’occasion de son anniversaire. Le récit en précède immédiatement le texte que nous avons entendu aujourd’hui. Au cours de ce banquet, le charme vénéneux d’une danseuse et la haine d’Hérodiade obtiennent la tête de Jean le Baptiste livrée sur un plat de cuisine, comme une nourriture. Le second repas, annoncé par la multiplication des pains, c’est la Cène au cours de laquelle le Seigneur institue le sacrement de l’eucharistie. On ne lui arrache pas la vie, comme on l’a fait pour le Baptiste; il la livre, il la donne par amour pour nous. Ce sont ces deux repas qui donnent tout son poids, toute sa gravité au miracle de la multiplication des pains. L’acte accompli par Jésus pour une foule attire notre attention sur un point essentiel de la Révélation que l’on peut résumer en une phrase: Dieu voit notre faim et il nous rassasie.

On n’a rien compris à l’enseignement du Seigneur tant qu’on n’a pas compris que l’Incarnation était, pour nous les hommes, une question de vie ou de mort. La foi au Christ et en son Église n’offrent pas un supplément d’âme, un mieux-être; elles donnent la Vie, la Vie éternelle. En mangeant le fruit mortifère de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Adam et Ève ont entraîné leur descendance dans une situation dramatique: nous avons comme eux la bouche emplie d’un goût qui masque notre véritable faim et ne peut nous rassasier. Et pourtant:

Tu nous a faits tournés vers Toi
_ Et notre cœur est sans repos
_ Jusqu’à tant qu’il repose en Toi.

écrit s. Augustin à la première page des Confessions.

En regardant la foule qui l’a suivi « dans un lieu désert, à l’écart », c’est ce désir que voit Jésus. Après une journée passée à sa suite et parce qu’ils ont passé une journée de retraite à sa suite à l’écouter, à le regarder, ces hommes, ces femmes, ces enfants ont faim. Leur corps se rappellent à eux mais plus profondément leurs âmes ont faim de Dieu. Leurs cœurs, creusés par l’écoute du Verbe de Dieu, crient famine. Pour nourrir ces âmes, pour combler ces cœurs, rien d’autre ne peut convenir que la charité même de notre Dieu. Comme le dit Jésus, « il est inutile que ces foules aillent dans des villages pour s’acheter de la nourriture ». Vous le comprenez, frères et sœurs, l’enjeu de ce texte évangélique, c’est de nous faire comprendre que rien ne peut nous rassasier sinon Dieu. Avec de l’argent, des amis, une famille sympathique, une belle piscine, une villa confortable, on peut tromper sa « faim » mais on ne sera pas rassasié. C’est un drame!

Au 3e ou au 4e siècle, dans un désert d’Afrique ou d’Orient, un candidat à la vie monastique un peu trop sûr de lui s’adressait à un anachorète éprouvé en lui demandant comment il fallait désirer Dieu. Le vieil ascète remplit d’eau une bassine et y plongea la tête du jeune homme. Au bout de quelques dizaines de secondes, ce dernier commença à s’agiter. Au bord de l’asphyxie, il se releva brusquement et renversa bassine et vieillard. «Vois-tu, lui dit l’anachorète, il faut désirer Dieu comme tu as désiré l’air quand tu commençais à étouffer; il faut le désirer de toutes tes forces, comme une aspiration vitale.» C’est ainsi que nous devrions avoir faim de Dieu. Pour y arriver, il ne faut pas s’y prendre autrement que la foule qui a suivi Jésus: il faut sortir de chez soi, suivre Jésus, l’écouter, le regarder, lui obéir, ainsi qu’à ses disciples qu’il associe de très près au service de la nourriture qui doit nous rassasier.

Mais si la messe dominicale n’est pour nous qu’un marqueur social, si notre prière est courte et molle, si la cohérence de notre vie s’arrête aux portes du bureau ou devant les petits calculs familiaux ou amicaux, c’est que nous n’avons pas assez faim de Dieu. Pour le dire en langage évangélique, nous adorons le monde alors que nous avons été constitués héritiers du Royaume!

Seigneur donne-nous faim de Toi, Toi qui veux nous rassasier de tes bienfaits!

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