Homélie du 15 février 2009 - 6e DO
fr. Augustin Laffay

La maladie de la lèpre a toujours terrorisé parce qu’elle défigure le corps et se présente comme une menace pour l’intégrité de notre chair; les lépreux ont souvent été traités relégués à l’écart de la vie normale. Mais la lèpre «biblique» présente une autre dimension. Si l’homme qui rencontre Jésus est lépreux, il y est sans doute pour quelque chose. L’Écriture nous l’enseigne, la lèpre n’est pas seulement une maladie, elle est aussi une menace divine à destination des désobéissants: «Si tu n’obéis pas à la voix du Seigneur ton Dieu [?] il te frappera d’ulcères d’Égypte, de bubons, de croûtes, de plaques rouges dont tu ne pourras guérir.» (Dt 28, 15.27). Déjà, dans l’Exode, la lèpre est le châtiment que Dieu envoie sur ceux dont il veut châtier la dureté de cœur, c’est la sixième plaie d’Égypte: «Le Seigneur dit à Moïse et à Aaron: ‘Prenez plein vos mains de suie de fourneau et que Moïse la lance en l’air, sous les yeux de Pharaon. Elle se changera en fine poussière sur tout le pays d’Égypte et provoquera, sur les gens et sur les bêtes, des ulcères bourgeonnant en pustules, dans toute l’Égypte.’» (Ex 9, 8-9.11).
Dans la Bible, on n’est donc pas lépreux sans raison. Ceux d’entre vous que je vois se gratter l’ont bien compris. Si ces histoires de bubon les démangent, c’est par mauvaise conscience: ils ont quelque chose à se reprocher!

Quelles étaient les conséquences de la lèpre pour ceux qui en souffraient? La réponse est claire: une excommunication. C’est ce que rapporte le Lévitique: «[le lépreux] habitera à l’écart, sa demeure sera hors du camp.» (Lv 13, 46). Cette excommunication n’était cependant pas irréversible. On pouvait en être relevé par un processus en deux étapes (Lv 14, 1-9):

– 1re étape, la guérison: une guérison spontanée ou provoquée.

– 2e étape, la purification: si le prêtre, après examen, constate que le lépreux est guéri de sa lèpre, il immole un oiseau, fait une aspersion d’eau sur l’ancien malade puis donne sa liberté à un deuxième oiseau.

On comprend donc que, parmi les signes des temps messianiques, le Christ cite expressément non seulement la guérison d’aveugles ou de boiteux mais aussi la purification des lépreux (cf. Mt 10, 8). Si la venue du Règne de Dieu est manifestée par la délivrance de toute maladie, car celle-ci est liée au péché, elle l’est a fortiori par la purification d’une lèpre qui n’est pas seulement causée par le péché mais qui est à son image.

Maintenant que nous savons que la lèpre biblique c’est le péché, retournons au texte de l’Évangile et examinons l’attitude du lépreux et celle du Seigneur.
Le lépreux – il faut comprendre un pécheur – s’avance vers Jésus. Il n’en peut plus. Écrasé par un péché visible à l’œil nu, il supplie Jésus et s’effondre à genoux. La supplication précède son geste. «Si tu le veux, tu peux me purifier» dit-il alors à Jésus. Quelle prière extraordinaire: un acte de foi: «tu peux»; un acte d’espérance: «si tu veux» et un acte de charité car toute sa vie est remise au Seigneur en qui il voit la source de l’amour. Vous l’aurez noté, ce pécheur n’a pas demandé à Jésus la guérison; il lui a demandé la purification. C’est d’une audace inouïe car d’une part la purification suppose la guérison et d’autre part elle est réservée au prêtre. En s’adressant de cette manière à Jésus, le lépreux reconnaît (au moins implicitement) que Jésus peut remettre les péchés qui lui ont valu la lèpre et qu’il est prêtre, capable d’offrir le sacrifice de réconciliation avec Dieu. En d’autres termes, le lépreux ne fait pas seulement appel à la bonté de Jésus mais aussi à sa puissance.

Mais comment le Seigneur procède-t-il lui-même dans cette affaire? En premier lieu, il se laisse toucher intérieurement. Il a les entrailles nouées en voyant cet homme «sans beauté ni éclat [?] objet de mépris, abandonné des hommes» (Is 53, 2-3). En second lieu, Jésus étend la main et n’hésite pas à toucher le lépreux, sachant bien que, loin d’être contaminé par sa maladie, c’est Lui qui guérira et purifiera l’impur par son seul contact. Ce n’est pas de l’extérieur que vient la souillure mais de la méchanceté du cœur.
Une parole avait accompagné le geste du lépreux; en retour une parole recréatrice et rédemptrice accompagne le geste du Seigneur: «Je le veux, sois purifié.» Guéri et purifié dans cet admirable échange de paroles et de gestes, l’homme est alors envoyé par Jésus vers le prêtre pour satisfaire au précepte hérité de Moïse. La démarche devrait s’accomplir dans la discrétion vis-à-vis de Jésus mais la joie de l’homme déborde! On le comprend: non seulement il a été guéri d’une maladie qui le mettait en dehors de la communauté mais en plus la faute a l’origine de cette maladie est comme lavée par Celui à qui il a demandé de le purifier.

Une triple leçon s’impose:

– 1re leçon. Si ce lépreux, ce pécheur, n’a pas de nom, c’est pour que nous puissions lui donner le nôtre. L’Église dont nous proclamons la sainteté dans le Credo est composée à 100% de pécheurs, à l’exception de sa Tête, le Christ et, par grâce, de la Vierge Marie. En rappelant que nous sommes pécheurs, que je suis pécheur, je ne sombre pas dans le masochisme mais je me regarde comme je suis devant Dieu.

– 2e leçon. Une leçon de comportement devant Dieu. Si cet homme est guéri et purifié c’est parce qu’il a posé les bons gestes et dit les bons mots, sans calculer, de tout son cœur et de toute son âme. S’il vous arrive de n’en plus pouvoir, priez comme lui: «Seigneur, si tu veux, tu peux…»

– 3e leçon. Dieu ne veut pas le mal. Il ne veut pas, en particulier, cette forme de mal qu’est le péché. En confessant mon impureté et sa puissance j’accueille sa miséricorde et sa joie. «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir» (Lc 15, 7). Cette joie de Dieu, cette joie qui ne peut se comparer à rien, elle est pour moi dans deux cas: d’abord si j’accepte, moi aussi, de regagner la communion de tous ceux qui forment la famille de Dieu et puis si je choisis de me réjouir que d’autres la rejoignent.

Alors convertissons-nous enfin et témoignons auprès des innombrables lépreux de notre temps de la joie de la guérison et de la purification du péché opérées en Jésus-Christ.