Homélie du 20 septembre 2009 - 25e DO
fr. Augustin Laffay

«Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.» Vous connaissez ce lieu commun proclamé en bien des salons, entre dessert et café, quand on évoque un secret de famille. Un écrivain avisé remarquait que si on supprime du même coup les vérités dangereuses à proclamer et les vérités désagréables à entendre, il faut affirmer non seulement que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire mais qu’aucune vérité n’est bonne à dire! Vous voyez le problème? Nous qui sommes disciples de Celui qui s’est proclamé la Voie, la Vérité et la Vie nous devons l’affirmer fortement: Toutes les vérités sont bonnes à dire; la vérité est faite pour être publiée, aussi sûrement que la lumière est faite pour éclairer. Cette affirmation n’empêche pas trois remarques:

– En premier lieu, toutes les vérités ne sont pas sur le même plan; elles sont hiérarchisées. Toutes les vérités sont donc vraies, mais certaines l’emportent sur d’autres par leur importance. Affirmer l’existence de Dieu, c’est affirmer une vérité première, principielle?

– En second lieu, toutes les vérités ne concernent pas tout le monde de la même manière. Un amour vrai qui naît se doit d’être protégé; il est bon qu’il ne soit d’abord connu que de ceux qui le respectent.

– En troisième lieu, toutes les vérités ne peuvent être dites à n’importe quel moment. Il y a un temps pour aider un malade à combattre la maladie; il y a un temps pour l’aider, quand la bataille est perdue, à entrer dans les eaux de la mort.

Le déroulement des récits évangéliques peut au fond être comparé à l’irruption de la Vérité dans le monde. La lumière vient après la nuit du péché: on n’y voyait pas et soudain on peut se repérer. Mais la vérité que Dieu veut nous montrer est tellement lumineuse qu’elle risquerait de nous éblouir. Alors, dans cette irruption solaire, Dieu marque des étapes. Il prépare les siens à accueillir sa Pâque.

– Dans le passage que nous venons d’entendre, Jésus dit pourquoi le Fils de l’homme s’est fait chair; il livre la clef de son existence. Le passage par la mort est la condition d’entrée dans la vie éternelle. «Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes et ils le tueront, et quand il aura été tué, après trois jours il ressuscitera.» Nous sommes là au cœur de la Révélation.

– Ce n’est pas tout. La vérité si essentielle que Jésus révèle aux siens, il ne la révèle pas à la foule, à tout le monde mais seulement à ses disciples, aux proches qui peuvent l’entendre. Et après avoir marché en compagnie des siens, quand il s’arrête à Capharnaüm et vérifie ce qui a été compris de la vérité révélée, c’est au groupe des Douze que Jésus s’adresse. A eux reviendra la charge de transmettre cette vérité jusqu’aux limites du monde.

– Enfin, c’est au moment précis choisi par lui que Jésus parle aux siens. Cette vérité est livrée à bon escient, après l’épisode si important de la Transfiguration, de telle manière qu’au moins Pierre, Jacques et Jean soient capables de la recevoir.

Toutes les conditions sont donc réunies pour que la vérité dévoilée par Jésus soit parfaitement reçue. Et pourtant, les Apôtres ne comprennent rien. Leurs yeux sont hermétiques à la lumière. La perspective de l’abaissement de celui en qui ils ont fondé tous leurs espoirs doit leur être tellement intolérable que leur conversation prend exactement le contre-pied de la révélation qui leur a été faite. Au lieu de le regarder Lui, qui «de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu» (Ph 2, 6-7), ils se regardent les uns les autres. Voilà de quoi parlent les disciples en chemin: leur importance respective, leur grandeur humaine. C’est à pleurer, frères et sœurs. Le sacrifice de Jésus, le Fils de Dieu, a fait de nous des fils adoptifs du même Dieu et l’essentiel des préoccupations des hommes reste à raz de terre. Notre vocation est glorieuse et nous faisons des plans de carrière pour les années à venir.

«De quoi discutiez-vous en chemin?» On comprend que les Douze, interrogés par Jésus, se soient tus. Fermés à la lumière, ils ont honte parce qu’ils réalisent confusément qu’elle brille au dehors! Et vous, mes Frères bien aimés? Quand, au jour de votre mort, une voix de bronze vous demandera «De quoi discutais-tu en chemin?», qu’aurez-vous à dire? Vous tairez-vous, comme les Douze?

Mais l’amour infiniment miséricordieux de Dieu ne se laisse pas arrêter par la médiocrité des calculs humains. Il va plus loin, c’est-à-dire plus bas. Comme le dit l’hymne aux Philippiens, «il s’humilia plus encore» (Phi 2, 8). Pour mettre en image ses paroles, Jésus s’assoit. Il s’abaisse et illustre ainsi par un acte la vérité qu’il avait proclamée. Il proclame que «si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous» et joint le geste à la parole en plaçant au milieu des siens un petit enfant qu’il embrasse et invite à accueillir «en son nom». Mais attention! Comprenez bien ce geste et cette phrase. Ce n’est pas l’innocence de l’enfant ou l’utilité sociale du serviteur qui sont ici en jeu, c’est leur dépendance. L’enfant et le serviteur ne peuvent rien faire d’eux-mêmes: ils ne parlent pas, ils ne prennent pas leur vie en mains; ils écoutent les ordres qu’on leur donne, ils reçoivent leur vie à chaque instant, l’un de ses parents, l’autre de son maître. Accueillir le Royaume en serviteur et en petit enfant, c’est le recevoir comme un don du Père au lieu de l’exiger comme un dû que nous aménagerions au gré de nos caprices.

Vous avez entendu comme moi les reproches adressés par saint Jacques à ses frères chrétiens dans la deuxième lecture: «D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous? N’est-ce pas justement de tous ces instincts qui mènent combat en vous-mêmes? Vous êtes pleins de convoitises et vous n’obtenez rien, alors vous tuez; vous êtes jaloux et vous n’arrivez pas à vos fins, alors vous entrez en conflit et vous faites la guerre.» (Jc 4, 1-3). L’instinct de possession, le désir de réussite à tout prix, la course aux trésors de la terre viennent d’un refus de ce que Jésus nous révèle aujourd’hui: le renoncement à soi, le don de sa vie pour servir Dieu et ses frères conduisent à la vie éternelle. Un chemin est établi aujourd’hui devant vous; une vérité vous est révélée, ou plutôt rappelée en ce début d’année scolaire et paroissiale: à la suite du Christ, vous êtes invités à ouvrir les yeux et à donner votre vie.

Qu’allez-vous faire de la vérité qui nous est rappelée aujourd’hui? L’oublier ou la mettre en œuvre?