Homélie du 11 octobre 2009 - 28e DO
fr. Serge-Thomas Bonino

Grâces à Dieu, tous les jeunes hommes riches ne repartent pas sombres et contristés! Il en est, et pas des moindres, que la parole de Jésus au contraire a libérés. Elle a dégagé dans leur cœur les sources de la vraie joie. Tel fut le cas, au XIIIe siècle, de François d’Assise. Élégant, charmeur et terriblement superficiel, voilà que notre damoiseau est touché par la grâce. Il prend conscience du vide abyssal de sa jeunesse dorée et, plaquant là ses richesses – jusqu’à ses habits! – , il convole en justes noces avec Dame Pauvreté.

Mais, attention. Pas de romantisme. Ne nous méprenons pas sur la pauvreté de François d’Assise. Elle ne se réduit ni au simple mépris de l’argent sonnant et trébuchant ni à un penchant personnel pour la vie de bohème, quand bien même on a voulu faire de saint François le patron des hippies et autres originaux. Non, la pauvreté matérielle qu’a choisie François est un sacrement, c’est-à-dire un moyen et un signe visible. Le sacrement d’une pauvreté plus radicale et autrement plus exigeante: la pauvreté en esprit, la pauvreté de cœur – qu’on appelle aussi dépossession, renoncement, mort à soi-même. Plus précisément, pour saint François, la pauvreté, c’est l’humilité. Non pas la fausse humilité, celle qui va gémissant aux quatre vents: «Je suis un raté; je ne vaux rien», dans l’espoir secret d’être rassurée. Mais la vraie humilité, celle qui découle de la foi. Car la foi met en lumière deux vérités fondamentales. Primo, «nul n’est bon que Dieu seul» (Mc 10, 18). Secundo – et c’est la conséquence – tout ce qu’il peut y avoir de bon en nous et autour de nous, tout cela vient de Dieu. «Qu’as-tu, dit saint Paul, que tu n’aies reçu?» (1 Co 4, 7).

Tout est don. Mais, dans le don, il y a deux aspects. Il y a la chose qui est donnée et puis il y a la relation de dépendance du bénéficiaire au donateur. Or le drame est que nous voulons bien le cadeau, mais pas la dépendance. Nous avons donc une fâcheuse tendance à nous approprier les dons de Dieu, comme si nous en étions la source première. Pire encore, nous utilisons les dons de Dieu pour nous dispenser de Dieu. Exemple. Dès que le peuple hébreu, par la grâce de Dieu, est installé en Terre sainte, dès qu’il jouit des produits de ce magnifique pays, il oublie aussitôt à qui il doit tout cela. Et, comble d’ingratitude, il utilise ces ressources pour rendre un culte aux idoles. Dehors le propriétaire, que les locataires soient rois (Mt 21)!

Ainsi en va-t-il pour nous. En quoi mettons-nous notre confiance? En Dieu ou bien dans les dons de Dieu que nous détournons à notre profit?

«J’ai des réserves en abondance, dit l’insensé de la parabole (Lc 12), que pourrait-il bien m’arriver? Pas besoin de Dieu.»

«J’ai le bras long, se dit un autre, j’ai mes réseaux. Grâce à mes relations, je suis à l’abri des problèmes de la plèbe. Pas besoin de Dieu.»

«Je suis un petit malin, pense le troisième, jusqu’à présent, je m’en suis toujours sorti par moi-même. Pas de raison que ça change. Pas besoin de Dieu.»

Il n’est pas jusqu’aux richesses spirituelles que nous n’utilisions parfois pour nous dispenser de mettre en Dieu seul notre confiance. «Je jeune deux fois la semaine, dit le pharisien, je donne la dîme de tout ce que j’acquiers (Lc 18, 12). Pas besoin de Dieu.» Et le chrétien d’ajouter: «Je suis tout dévoué, je rends service à longueur de journée, j’ai accumulé à mon actif beaucoup de miles, un nombre impressionnant de bonnes actions.»

Très bien, mon ami, Dieu te le revaudra, car il est juste et il rend à chacun selon ses œuvres. Toute action faite par amour vaut son pesant d’or. Les théologiens disent qu’elle est méritoire, c’est-à-dire qu’elle est grosse de cette récompense qu’est la vie éternelle. Mais, attention, le mérite est une richesse instable, volatile. Je veux dire qu’elle s’évapore dès qu’on y pense trop. Dès que je commence à compter sur mes mérites plutôt que sur la miséricorde de Dieu qui en est la source, dès que je pose un œil satisfait sur mon petit magot dans l’idée qu’il me dispensera de tendre chaque jour la main vers le Seigneur, c’est la crise. Mon capital s’autodétruit sous mes yeux; il part en fumée. Le sarment de la vigne peut porter de très beaux fruits. Il en est vraiment la cause, la cause seconde. Mais dès qu’il s’imagine en être la source et pouvoir se passer du cep, alors son fruit et lui-même se dessèchent sur place.

Rien à faire: nous vivons sous perfusion. C’est la grâce de Dieu qui nous donne de porter fruit. Par conséquent, c’est sur la grâce de Dieu et non sur les fruits qu’il faut nous reposer. D’où le sage conseil du psalmiste: «Si vous amassez des richesses n’y mettez pas votre cœur» (Ps 62, 10).

Loin de nous attrister, cette vérité devrait au contraire nous libérer, comme elle a libéré François et tant d’autres. En effet, tant que je cherche ma justification, ma raison d’être, dans ce que je possède ou dans ce que je fais, je suis inquiet, agité, insatisfait. Mais si j’ai le courage une bonne fois d’être cohérent avec ma foi et de me remettre à Dieu avec un cœur de pauvre, alors je trouve la paix. «C’est si beau d’être pauvre, de ne rien avoir, de tout attendre du bon Dieu!», répétait sainte Jeanne Jugan.

Voilà pourquoi saint François d’Assise, pauvre et renoncé à l’extrême, est l’homme le plus pacifié et le plus pacifiant qui soit. Parce qu’il n’a plus rien en propre, tout est à lui. Son rapport aux créatures est transfiguré. Le monde qui l’entoure n’est plus une proie à saisir mais un magnifique cadeau qu’il reçoit, tout neuf, des mains du Père, et il le lui restitue en louange et actions de grâce. C’est un peu comme des parents à qui on aurait annoncé que leur enfant a péri dans un terrible naufrage et qui, quelques jours plus tard, le voient en chair et en os, là, sur le pas de leur porte, parce qu’il avait raté son bateau. C’est peu dire qu’ils voient désormais leur enfant d’un autre œil. Désormais, ils prennent conscience de ce qu’il est vraiment: un pur cadeau. Tel est, me semble-t-il, le sens de la parole de Jésus à Pierre : «Nul n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Évangile, qui ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent». Tout ce sur que tu cherchais à t’approprier, maintenant que tu y a renoncé, tu le reçois comme un don de Dieu et nul ne peut plus te l’enlever. Bref, «tout est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu» (1 Co 3, 22-23).