Homélie du 25 décembre 2011 - Jour de Noël
fr. Augustin Laffay

Vous n’ignorez pas que le temps des hommes est découpé en un «avant» et un «après» Jésus-Christ. Vous n’ignorez sans doute pas non plus que ce qui fait la séparation entre ces deux périodes, ces deux ères, ce n’est pas la mort du Christ sur la croix, c’est son Incarnation, c’est le moment précis où «le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous» (Jn 1, 14). Le cœur de l’histoire humaine, c’est la Nativité du Seigneur. Mais il y a autre chose. Si on y réfléchit, nous sommes moins «après» Jésus-Christ que «sous» Jésus-Christ. Toute l’histoire est en effet soumise au Christ:

– Quand, bien avant Noël, Dieu faisait surgir de rien le monde et tout ce qu’il contient, et l’homme au sommet de la création, «le Verbe était avec Dieu» et «tout fut par lui et sans lui rien ne fut» (Jn 1-3).

– Quand «Dieu parlait à nos pères par les prophètes sous des formes fragmentaires et variées» (He 1, 1), c’est déjà son Verbe qui était à l’œuvre.

– Dans l’histoire des hommes qui se déroule depuis 2000 ans, le Verbe est toujours à l’œuvre: le Christ hier, aujourd’hui et demain.

Noël, c’est donc moins une belle histoire en son commencement que l’introduction dans le monde du Fils bien aimé du Père, «reflet resplendissant de sa gloire, expression parfaite de son être» (He 1, 3.6). En entrant dans l’histoire, le Verbe fait chair la domine. Tout se détermine par rapport à lui. C’est donc à bon droit que notre crèche représente non seulement des personnages contemporains de la naissance de Jésus mais aussi des hommes et des femmes de l’Ancien testament et encore des saints et des saintes de tous les temps jusqu’à nous, les saints en devenir. En effet, en regardant cette crèche, nous ne sommes pas seulement des spectateurs mais des acteurs de cette scène de la Nativité qui surplombe nos horizons humains.

Le Christ, entrant dans l’histoire, y est définitivement présent. Tout homme est donc concerné par ce qui s’est passé à Noël à Bethléem. Aucun homme, en effet, fut-ce le plus discret, ne peut refuser de s’insérer dans le temps. Personne n’est à même de s’absenter de l’histoire. Cette présence de Dieu dans notre histoire «en son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes» (He 1, 2) tous n’en veulent pourtant pas. Depuis qu’Hérode a voulu assassiner le petit roi des Juifs au milieu d’autres enfants innocents, les tentatives n’ont pas manqué pour expulser le Verbe fait chair de l’histoire des hommes, pour refuser les conséquences de l’Incarnation. Je voudrais évoquer deux de ces tentatives:

– Une première manière de nier que Jésus soit le Maître de l’histoire et que sa naissance en soit le cœur consiste à reléguer celle-ci au rang des mythes et des fables. Il y a une manière grossière et très peu scientifique de nier l’existence de Jésus mais ce n’est pas de cela que je veux parler. Ce qui est beaucoup plus pernicieux et beaucoup plus tentant pour des chrétiens attiédis, c’est de considérer Noël de manière horizontale, à hauteur de nos sentiments. On voit dans Noël, on voit dans la crèche une histoire qui se termine bien, une histoire animée et colorée comme un conte d’Alphonse Daudet, une histoire tissée d’humanité qui nous introduit à un repas de fête. La messe de Noël devient un apéritif avant l’apéritif familial. L’Incarnation est réduite aux dimensions d’un fait divers sympathique raconté par Jean-Pierre Pernaut au journal de 13 heures. On voit le scénario: un couple pauvre mais sympathique est recalé de toutes les maternités de Bethléem; il trouve refuge dans une grotte-étable; animaux et pauvres gens, main dans la patte, se mettent en quatre pour assurer une Noël solidaire: l’âne et le bœuf assurent le chauffage central, les bergers offrent le casse-croûte et les mages ouvrent pour l’enfant un livret de caisse d’épargne. Il n’y a même pas le suspense d’un Slumdog millionnaire du Proche-Orient antique. Tout est bien qui finit bien.

Et bien Noël, frères et sœurs, ce n’est pas cela. En premier lieu, l’histoire n’est pas finie et elle n’est pas prête de finir! «Le Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme; il venait dans le monde. Il était dans le monde et le monde fut par lui?» (Jn 1, 9-10). Cette lumière ne s’éteint pas: «les ténèbres ne l’ont pas saisie» (Jn 1, 5). En second lieu, la Nativité n’est pas un mystère mou, sucré. Le célèbre retable d’Issenheim peint par Matthias Grünewald au début du 16e siècle représente sur un panneau du polyptique le Christ crucifié, horriblement douloureux, et sur un autre panneau l’Enfant Jésus, lumineux dans la crèche. Jésus est ceint dans les deux cas du même vêtement: des haillons sordides. Il y a continuité d’un panneau à l’autre: Noël ne supprime pas la dureté du monde; la Croix pointe derrière la crèche. La Nativité du Seigneur n’inaugure pas un nouveau Disneyland avec sourires salariés; elle déclenche au contraire une violence sans précédent sur la terre.

– Il y a une deuxième manière de nier que Jésus soit le Maître de l’histoire. Certains admettent l’historicité de la naissance de Jésus, ils en reconnaissent la portée mais relativisent aussitôt celle-ci en affirmant qu’il s’agit seulement de l’apparition d’un nouveau mouvement spirituel. L’événement de Noël serait comparable à l’événement fondateur d’autres traditions. Jésus aurait suscité le christianisme comme Zarathoustra a réformé le mazdéisme où Ron Hubbard inventé la scientologie. Y adhère qui veut! A chacun son choix! Le propos chrétien serait purement intérieur et n’entraînerait pas de conséquences universelles. Il serait sans lien avec la vie publique, sans effet pour l’élaboration d’une culture.

Ce point de vue est tentant. Il est particulièrement répandu à notre époque mais il est faux. Le christianisme n’est pas un art de vivre concernant quelques heureux élus. L’Enfant de Bethléem est «la voie, la vérité et la vie» (Jn 14, 6). Dès son berceau, Jésus est la «pierre vivante», la «pierre d’angle» sur laquelle repose l’humanité recréée en lui (1P 2, 4). Ses vagissements de bébé sont déjà des enseignements. On ne peut pas être sauvé en dehors de lui. Comme le dit saint Pierre Chrysologue au 5e siècle: «dès la crèche, le Christ porte l’homme… c’est-à-dire tout homme… pour que celui-ci ne puisse plus tomber. Il fait habiter le ciel à celui qu’il avait créé pour habiter la terre. Il change en esprit divin celui qui était animé d’un esprit humain. Ainsi l’élève-t-il tout entier en Dieu pour qu’en lui rien de l’œuvre du péché, de la mort, de la peine, de la douleur, de la terre ne demeure?» Que la plupart des hommes n’aient pas reconnu le Fils de Dieu dans l’enfant de la crèche n’y change rien: Jésus est né et tout est changé. En lui «La grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes» (Tite 2, 11). Jésus est aussi important et nécessaire pour les zoroastriens ou les scientologues que pour les chrétiens.

Un poète du 19e siècle a eu ce mot extraordinaire: «Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Cela m’étonne? Je croyais être davantage.» Cette nuit notre Père nous a donné son Fils pour que ce fils devienne notre frère. En prenant l’Enfant divin dans les bras, en l’appelant notre frère, en nous laissant enseigner et guider par Lui, nous pouvons découvrir que nous sommes davantage que «fils de l’homme et de la femme». Dans le Christ, en vérité, nous sommes enfants de Dieu.