Homélie du 12 février 2012 - 6e DO
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«Dans un sens général, il est (…) vrai de dire que Jésus ne fut thaumaturge et exorciste que malgré lui. Le miracle est d’ordinaire l’œuvre du public bien plus que de celui à qui on l’attribue. (…) Les miracles de Jésus furent une violence que lui fit son siècle, une concession que lui arracha la nécessité passagère. Aussi l’exorciste et le thaumaturge sont tombés; mais le réformateur religieux vivra éternellement»

Ces quelques lignes sont extraites de la Vie de Jésus d’Ernest Renan. Cet «immortel» qui siégea à l’Académie Française fut une figure éminente du scepticisme rationaliste qui sévit en Europe au XIX° siècle. Pour l’anecdote, le pape Pie IX, son contemporain, lui décerna le beau titre de «blasphémateur européen» pour avoir professé un christianisme vidé de tout contenu surnaturel.

Frères et sœurs, si la Vie de Jésus de M. Renan ne figure plus parmi les best-sellers, la tentation de réduire le Christ, sa vie et son message à ce qu’ils ont de plus humains est toujours d’actualité. Quand nous ouvrons nos évangiles, n’entendons-nous pas en nous comme une petite voix qui nous invite à feuilleter rapidement les récits relatant miracles, de guérisons et autres exorcismes pour nous attarder sur ce qui ferait vraiment le cœur de la vie du Christ? Que reste-t-il de Jésus une fois passé au crible de cet impitoyable tamis? Il ne subsiste, tout au plus, que l’image d’un homme sage, fort sympathique, plutôt attachant quoiqu’un brin moralisateur. De sa divinité, il n’est malheureusement plus question. La tentation rationaliste n’est jamais loin de nous. Par une lecture trop vite symbolique des écritures ou quelque autre «pirouette intellectuelle», le risque de passer à côté de la vérité de la personne du Christ pour lui préférer une caricature est bien réel.

Et quid du lépreux de l’évangile? Justement, en lui nous trouvons un modèle pour nos intelligences guettées non pas tant par l’excès de raison que par le manque de foi. Nous trouvons justement un homme qui n’est pas passé à côté de Jésus.

L’évangile nous raconte l’histoire d’une rencontre improbable. Voici en effet un homme que tout destine à ne jamais rencontrer le Christ. Sa condition de lépreux, selon les prescriptions de la loi de Moïse, le condamne à errer loin des hommes. Et pourtant, il n’hésite pas à franchir l’interdit. Il n’hésite pas à s’approcher de cet homme Jésus. Et «notre lépreux sans retenu» fait mouche. Il ne se trompe pas de personne. Ce n’est ni un guérisseur, ni un rebouteux qu’il rencontre, mais c’est bien Dieu dans la chair. En tombant à genoux devant Jésus, il confesse de tout son corps la divinité du Christ. Il touche directement à la vérité de la personne du Christ.

Le lépreux n’a sans doute pas le prestige de la science d’un Renan, mais il possède un trésor plus grand. Il est mu par l’élan d’une foi vive. «Si tu le veux, tu peux me purifier.» Sa foi lui donne de connaître plus parfaitement Jésus que toute connaissance humaine. Elle lui donne d’aller au cœur même du mystère du Christ. Elle le porte à rencontrer Dieu dans l’humanité du Christ. Lui que tout éloignait de Dieu, le voilà tout contre lui. Il a rencontré Jésus en vérité.

La foi procure une proximité avec le mystère du Christ à nul autre pareil. Mais si la foi nous rapproche de Dieu, c’est que Dieu s’est d’abord fait proche. Le mystère de l’Incarnation a inauguré en effet un nouveau mode de présence de Dieu parmi les hommes. Dans le Christ, Dieu est avec nous, Dieu est auprès de nous. L’élan de la foi du lépreux rencontre l’élan premier de Dieu vers lui. Le lépreux n’est pas passé à côté de Jésus, car Jésus, le bon Samaritain, s’est approché de lui. Jésus, nous dit l’évangile, est ému d’une compassion qui le porte à étendre la main et à toucher le lépreux. Quelle éloquente manifestation dans la chair de ce mouvement de Dieu vers notre humanité blessée!

La vie chrétienne, frères et sœurs, est le mystère d’une rencontre et la foi est le don qui nous porte à rencontrer celui qui ne cesse de venir à nous. Demandons à Dieu cette foi qui purifie nos cœurs et nos intelligences pour nous porter toujours plus vers lui.