Homélie du 22 février 2012 - Mercredi des Cendres
fr. Augustin Laffay

Les théologiens de métier le savent bien, la théologie procède par questions. An Deus sit. Est-ce que Dieu existe, oui ou non? C’est le tout commencement de la Somme de théologie de saint Thomas d’Aquin. La réponse vient après l’interrogation, après l’objection, comme les semailles après le labour. Alors en ce début de Carême, quelle est la question à poser pour vivre au mieux ce temps de pénitence? La question que beaucoup se posent est bien simple, simpliste même. Je vous en propose trois versions. La première c’est celle de demain matin, quand vous serez devant votre bol de café fumant, à l’heure où les ondes de Radio Présence envahissent la cuisine. Beurre ou confiture? telle sera la question. Oui, la question que nombre d’entre nous se poseront sera celle-ci: pour bien marquer ce temps de pénitence, pour vivre radicalement ma foi chrétienne, est-ce que je choisis de renoncer au beurre ou à la confiture sur les tartines matinales?

La question redoublera le lendemain, vendredi, vous vous en doutez, à l’heure de la pause déjeuner: brandade de morue Lidl ou cabillaud surgelé Picard? Mais l’interrogation jaillira dans toute son ampleur et sa netteté dimanche, sur le parvis de l’église quand on se tournera vers le pasteur vénérable de ce troupeau en lui demandant d’un air entendu: «Mon Père, le dimanche, est-ce que c’est Carême?» Ces questions ne sont pas méprisables, frères et sœurs. La dernière est d’ailleurs si courante que j’envisage d’apporter une réponse définitive dans le bulletin de liaison. Non, ces questions ne sont pas méprisables mais elles ne changent fondamentalement rien à une vie. Or le Verbe s’est fait chair pour que tout homme ait la vraie lumière, pour que nos vies soient renouvelées de fond en comble. Les questions évangéliques changent en effet la vie de l’homme. Pensez à Pierre disant à Jésus: «Nous avons tout laissé et nous t’avons suivi, quelle sera notre part?» Il y a un Simon, pêcheur dans le lac de Tibériade et un Pierre, martyr sur la colline romaine du Vatican. Entre ces deux visages du même homme, il y a l’appel du Seigneur et cette question. En ce premier jour du Carême, au seuil du désert que nous allons traverser avec notre Sauveur, je vous invite à faire vôtre une question, une seule question. La voici: «Est-ce que je prends la Parole de Dieu au sérieux?» Autrement dit: l’enseignement de l’Évangile n’est-il pour moi qu’une parole flottant dans l’air avant de sombrer aux portes de mon âme, comme tant d’autres paroles, ou bien la Parole de Dieu est-elle le Rocher sur lequel je fonde ma vie? Réfléchissez bien, frères et sœurs, n’allez pas trop vite pour répondre: la réponse qui place à la suite du Christ est exigeante, elle est même crucifiante. Pour mieux saisir l’enjeu de cette question, pour que vous puissiez choisir de nouveau en vérité, je vous soumets quatre exigences évangéliques. Demandez-vous si vous êtes prêts à les accepter. Elle sont au programme de la vie chrétienne.

Première exigence évangélique: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» (Mt 19, 19).

Dans les homélies de mon enfance il n’y avait jamais moins de 4000 km entre le prochain des prédications dominicales et les fidèles rassemblés dans l’église. Suivant les opinions du prêtre ou le drame du moment, ce prochain était enfant du Mékong, orphelin du Biafra ou victime de dictatures d’Amérique du Sud. Je conçois ce point de vue. De proche en proche, tout homme est bien sûr mon prochain mais à vouloir aimer immédiatement mon prochain le plus lointain, je risque d’oublier mon prochain banalement proche. Le pauvre Lazare qui dort à ma porte, n’est-ce pourtant pas lui mon prochain? Savez-vous qui est votre prochain le plus proche? Je vous propose un exercice d’assouplissement de la charité: prenez votre tête dans vos mains et faites-la pivoter à 90°. Si vous faites ainsi, vous voyez une nuque. Et bien cette nuque, maigre ou grassouillette, chauve ou soyeuse, c’est la nuque de votre prochain le plus proche. C’est lui que vous devez aimer le premier. Vous pouvez me dire: «Je n’ai pas vu Dieu»; vous ne pouvez pas me dire: «Je n’ai pas vu ce prochain». Comme l’explique saint Augustin: «Nous devons un égal amour à tous les hommes, mais puisque nous ne pouvons faire du bien à tous, nous devons nous employer surtout pour ceux que les temps et les lieux ou toute autre circonstance ont unis à nous par des liens plus étroits.» (De Doctrina christiana).

Frères et sœurs, en ce temps de carême, êtes-vous prêts à entrer dans la voie de l’amour du prochain? Il ne suffit pas d’aimer son prochain pour fonder sa vie sur la parole de Dieu. Il faut encore aimer ceux qui ne nous aiment pas. C’est une deuxième exigence de l’Évangile: «Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs.» (Mt 5, 44). Vous me direz peut-être que vous n’avez pas d’ennemis. Laissez-moi faire une objection: votre belle-mère, dont vous parlez de manière si dure en tête-à-tête avec un prêtre, le professeur que vous exaspérez à dessein et à plaisir, votre voisin grossier et intrusif, votre collaborateur qui vous indispose chaque jour davantage, voilà vos ennemis évangéliques? Leur nombre est légion. On peut même avoir des ennemis parmi ses frères et sœurs: Caïn n’était-il pas l’ennemi d’Abel? Ésaü de Jacob? Les onze frères de Joseph n’étaient-ils pas ses ennemis? On ne peut aimer son ennemi, comme nous le commande l’Évangile, sans reconnaître qu’existent dans notre entourage des personnes qui nous font du mal, au moins des gens qui nous font mal. Peut-être ces personnes veulent-elles ce mal, peut-être en sont-elles inconscientes. Peu importe. J’ai un ennemi évangélique quand la haine, la rancune, l’hostilité ont prise sur mon cœur et que je cultive le désir de rendre le mal que j’éprouve en moi. Pour qui prend l’Évangile au sérieux, il n’y a pas alors d’échappatoire possible: son ennemi démasqué, il faut vouloir son bien, il faut s’en faire un ami. J’ai choisi, pour ce temps de carême un ennemi dont je veux me faire un ami devant Dieu; je vous invite à faire de même!

Une troisième exigence évangélique touche au porte-monnaie: «Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’Argent.» (Mt 6, 24). C’est un autre commandement à prendre très au sérieux. L’Évangile nous presse de déposer nos richesses là où tend notre cœur et notre cœur doit tendre à subvenir aux besoins des membres du corps du Christ qui en ont le plus besoin: la justice a des droits, la charité des devoirs. Donner aux pauvres, donner aux communautés religieuses, subvenir aux besoins de l’Église, c’est placer son argent dans le Cœur du Christ parce que c’est là que nous voulons demeurer.

Si vous me dites: «Je ne puis, j’ai des enfants à élever. Que me restera-t-il pour eux?», laissez-moi vous répondre avec saint Augustin: «Est-ce juste que ton fils vive dans le luxe et que ton Seigneur soit dans l’indigence? Un pauvre crie famine et tu oses compter tes fils? Compte-les si tu veux et ajoutes-en encore à leur nombre. Ajoute ton Seigneur. Tu as un fils, que le Christ soit le second; tu en as deux, qu’il soit le troisième; tu en as trois, qu’il soit le quatrième. Tu ne veux rien de tout cela. Eh bien, ne dis plus alors que tu aimes ton prochain.» (Sermon 9).

Frères et sœurs, en ce temps de carême, êtes-vous prêts à donner généreusement vos biens, à les rendre comme un dû aux membres du Christ qui en ont besoin? Jésus disait à ses disciples de «prier sans cesse et ne pas se décourager» (Lc 18, 1). C’est la quatrième exigence évangélique que je vous soumets. Il faut prier pour entrer dans une relation vraiment filiale avec notre Père qui est là, dans le secret (Mt 6, 6). Il faut veiller et prier pour ne pas entrer en tentation (Mt 26, 41).

Pour répondre à ce commandement du Seigneur, il suffit de désirer le Royaume et ses richesses de toutes ses forces, sans y mettre d’obstacle. C’est simple à dire mais, là encore, quelles conséquences. On ne peut désirer à la fois la Jérusalem céleste et se livrer à l’idolâtrie de Babylone! Prier, c’est avoir le désir habituel de Dieu. Le cœur aimant n’interrompt jamais sa prière mais nous le savons bien, acquérir un cœur qui ne fasse qu’aimer passe par un chemin long et rude. Sur ce chemin, il faut de longs moments consacrés exclusivement à Dieu, sinon notre désir s’assoupit.

Frères et sœurs, en ce temps de carême, êtes-vous prêts à livrer le combat de la prière quotidienne à cause de l’Évangile?

Si vous acceptez de fonder votre vie sur la Parole de Dieu, si vous êtes prêts à suivre le Christ, il vous faudra prendre au sérieux l’amour du prochain et l’amour des ennemis, le juste placement de vos richesses et le combat de la prière. Encore ne s’agit-il là que de quelques exigences évangéliques. En vous levant dans quelques instants pour recevoir les Cendres, c’est un «Oui» inconditionnel à l’Évangile qu’il vous faudra donner. Nous avons quarante jours à cheminer dans le désert, guidés par la Parole de Dieu pour apprendre un peu mieux à vouloir ce qu’Il veut. Accueillons ce temps favorable comme une grâce. C’est aujourd’hui le jour du Salut!