Homélie du 18 mars 2012 - 4e DC
fr. Augustin Laffay

Que retenir de ce long passage de l’Évangile qui présente, comme souvent, chez saint Jean, le combat des ténèbres contre la lumière?

La première chose que nous pouvons en retenir, c’est que Dieu veut que nous voyons. Nous sommes faits pour la lumière; voir c’est un don de Dieu.

Quand nous ouvrons la Bible, nous lisons que la toute première parole prononcée par Dieu, le Créateur, est celle-ci: «Que la lumière soit» (Gn 1, 3). Et la lumière fut. Avant de refermer la Bible, au tout dernier chapitre de l’Apocalypse, nous lisons: «De nuit, il n’y en aura plus. Le Seigneur répandra sa lumière sur ses serviteurs» (Ap 21, 5). Entre ce début et cette fin, Jésus, qui est l’Alpha et l’Oméga affirme: «Je suis la lumière du monde» (Jn 9, 5).

Ce don divin de la lumière et de la vue se manifeste d’une double manière:

– Au plan de la nature, on peut dire que Dieu fait passer le monde et cette créature particulière qu’est l’homme de la cécité à la vision. On sait que des millions d’années avant l’homme la vie a existé sur terre mais une vie à l’état aveugle. Le fait même de voir n’existait pas. L’œil est un organe extrêmement complexe. Dans sa perfection, la vision est l’une des fonctions qui se sont formées le plus lentement. Cette situation se reproduit dans chacune de nos existences humaines. Dès la fin de la grossesse, l’enfant est sensible à la lumière. Peu de temps après la naissance, il contemple le visage de ses parents. C’est essentiellement en voyant qu’il comprendra le monde. Nous sommes faits pour voir et nous savons la gravité de ce handicap qu’est la cécité. Le premier miracle dans l’Évangile entendu aujourd’hui, c’est que Dieu recrée les yeux de l’aveugle avec de l’eau et de la boue et lui donne ainsi la joie de connaître la lumière du jour, la joie de découvrir le visage de ses parents, la joie de s’émerveiller de la beauté de la création. C’est le commencement du monde, c’est une nouvelle Genèse.

– Mais il y a autre chose que le plan de la nature. Notre âme, notre cœur sont eux aussi faits pour voir. Jésus ne soigne la cécité des yeux que pour guérir une cécité encore plus lourde de conséquences: la cécité du cœur. Dieu est présent, il accompagne chaque homme à chaque instant de sa vie comme son prochain le plus proche, comme l’ami le plus attentionné, comme le serviteur le plus fidèle. Sommes-nous attentifs à cette présence de Dieu? La remarquons-nous? N’y a-t-il pas entre Dieu et nous l’aveuglement du riche qui ne voit pas que le pauvre Lazare dort nu et couvert d’ulcères devant sa porte? Nous sommes souvent aveugles devant les réalités divines, devant ce que Dieu veut nous montrer. C’est pour cela que dans l’Évangile entendu aujourd’hui, Jésus accompagne la guérison de l’aveugle d’un second miracle: il guérit son cœur et lui donne la joie de connaître, dans la foi, qu’il est sauvé par Dieu, qu’il est enfant de Dieu. Il lui donne la joie de connaître qu’il est créé par Dieu, qu’il est créé pour Dieu. Nous sommes faits pour voir Dieu et pour voir nos prochains en Lui. Notre vocation, c’est un face à Face éternel.

L’Évangile contient un deuxième enseignement à retenir aujourd’hui: voir, c’est exigeant.

– C’est d’abord exigeant parce qu’il faut un long apprentissage de la vision pour voir les choses précisément. Le rose des fleurs d’amandier n’est pas celui des fleurs d’églantier. Il faut du temps pour le saisir. Chez les bébés (je me suis renseigné à l’aide d’encyclopédies médicales) l’accommodation du regard exige du temps. Dès sa naissance, le bébé est capable de fixer quelque chose ou quelqu’un. Il faut cependant plusieurs semaines, pour que l’enfant cherche du regard ce qui l’intéresse et distingue contrastes et volumes. Il en va de même pour les choses de Dieu. Voir les réalités divines exige aussi une lente accommodation. C’est l’illumination du baptême qui y conduit progressivement. En effet, il ne s’agit pas de croire en général en Dieu mais de croire que Jésus est le Christ et de le suivre. L’évangéliste a utilisé le récit de l’aveugle-né pour nous montrer comment on parvient à une foi mûre, adulte, intégrale dans le fils de Dieu. Au départ, pour l’aveugle, Jésus n’est qu’un homme: «L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue?» Plus tard, à la question: «Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux?» Il répond: «C’est un prophète!» Il a fait un pas supplémentaire; il a compris que Jésus est un envoyé de Dieu, qu’il parle et agit en son nom. Enfin, rencontrant à nouveau Jésus, il s’exclame: «Je crois, Seigneur!», et il se prosterne devant lui pour l’adorer, le reconnaissant ainsi ouvertement comme son Seigneur et son Dieu. Dieu est patient. Les catéchumènes le savent bien. Il ne baisse pas le niveau de son exigence pour nous mais il sait prendre son temps pour nous entraîner à travers des épreuves. N’allons pas plus vite que lui.

– La guérison de notre cécité entraîne une seconde exigence. Elle nous condamne à voir la réalité en face, à voir le monde, nous-mêmes et le plan de Dieu sur nous tels qu’ils sont. Voir la vérité, ce peut-être terrible. Les yeux fermés, je m’imagine volontiers que je ressemble à Gérard Philippe ou à Jean Dujardin; les yeux ouverts, face à mon miroir, c’est autre chose… Et si l’on passe du visage au cœur, c’est encore plus cruel. Les yeux ouverts, je ne peux que reconnaître ma médiocrité, ma pauvreté foncière, mon incapacité à conduire ma vie comme je rêvais de le faire quand j’étais aveugle. Les yeux ouverts, je me sais capable de tous les péchés et coupable de certains d’entre eux. C’est dur, mais c’est une grâce. C’est justement en se voyant tel qu’on est, en voyant le monde tel qu’il est qu’on cultive la vertu d’espérance. Dieu n’attend pas de moi que je me présente ou que je me rêve autre que ce que je suis. Il m’aime pour moi. Ce que Dieu désire, ce qu’il attend pour établir en moi sa demeure, c’est que je lui offre ma vie réelle, pas ma vie rêvée. Le baptême, le sacrement de pénitence sont les moyens privilégiés qui nous amènent à nous placer devant Dieu tels que nous sommes. «Venez comme vous êtes», nous dit le Seigneur. Oui, à condition de venir en mendiants. N’ayez pas peur de la lumière acquise avec la grâce du pardon, frères et sœurs. La lumière libère.

La vie à laquelle nous sommes appelés est une vie «cachée avec le Christ en Dieu» (Col 3, 3). On se dirige vers elle en étant éclairé par la lumière de Pâques, dans la foi au Christ mort et ressuscité. Avec Jésus, nous sommes invités à dire aujourd’hui, en enfants de lumière, «Moi je sais d’où je viens et où je vais» (Jn 8, 14). Je suis né de Dieu et je vais vers le Père. Là est le lieu de ma demeure, là est mon secret, là est le lieu où je contemplerai à visage découvert.