Homélie du 20 mai 2012 - 7e DP
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«Père, (…), je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais.» (Jn 17, 15)

Vingt siècles que ces paroles ont été prononcées. Vingt siècles nous séparent de ces mots proférés au cours d’un ultime repas pris dans une pièce à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes. Ces paroles sont celles que le Christ a adressées à son Père pour «les siens», «ceux», nous dit saint Jean, «qui sont dans le monde» et «qu’il aima jusqu’à l’extrême». (Jn 13, 1).

Les douze ne sont plus, pourtant ces paroles résonnent encore. Et ce n’est pas un lointain écho aujourd’hui inaudible qui nous est donné d’entendre, mais bien une prière où chaque mot sonne à nos oreilles avec une force et une intensité toujours intactes.

Aujourd’hui, frères et sœurs, si donc il nous est fait la grâce d’entendre cette prière, c’est parce que celle-ci n’a pas été encore pleinement exaucée. Tant qu’il y aura des auditeurs, c’est-à-dire, tant qu’il y aura dans le monde des hommes pour lesquels le Christ a livré sa vie, l’ultime prière de Jésus à son Père pour les siens continuera sa course à travers les âges, les langues et les nations. Nous sommes ceux pour qui le Christ pria avant son supplice. Nous sommes ces hommes pour lesquels le Seigneur supplie encore son Père non «de les enlever du monde mais de les garder du Mauvais.»

L’objet de la prière de Jésus est des plus sérieux. Il est question du salut éternel de ceux qu’il aime. Il est question du salut de chacun d’entre nous. Et la supplication de Jésus se fait d’autant plus pressante que la possibilité de manquer le chemin du salut est bien réelle et terrible. «Père, j’ai veillé et aucun d’eux ne s’est perdu, sauf le fils de perdition» (Jn 17, 12). Celui qui a choisi de suivre le sentier de la perdition, c’est Judas. Sa mention au sein-même de la prière de Jésus n’a rien de l’anecdote. Elle est l’expression de la souffrance du bon berger de voir une de ces brebis s’égarer loin du royaume. Le cœur de Jésus est transpercé à la pensée que d’autres comme Judas puissent préférer les ténèbres à sa lumière.

En priant son Père qu’il nous délivre de l’influence du mal, Jésus nous dévoile la portée sa mission: sauver tous les hommes et n’en perdre aucun. Et sa supplication est d’autant plus écoutée que c’est aussi la volonté du Père que tous nous parvenions au salut. «Si un homme a cent brebis et que l’une d’entre elles vienne à s’égarer, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt dix-neuf autres dans la montagne pour aller à la recherche de celle qui s’est égarée? (…) Ainsi votre Père qui est aux cieux veut qu’aucun de ces petits ne se perde.» (Mt 18, 12, 14)

Et pourtant, Judas s’est engagé librement sur le chemin qui mène à la perdition. L’a-t-il suivi jusqu’au bout? Il ne nous appartient pas d’en juger. Dieu seul le sait dans sa miséricorde infinie. Néanmoins, manquer à la perfection de l’amour et à la joie éternelle promise n’est pas une pure hypothèse mais une possibilité bien réelle. Si l’un de ceux qui ont vécu au plus près du Sauveur, comme un ami partageant le même pain a pu s’égarer si loin, comment pourrions-nous ignorer notre vulnérabilité au mal? Si la liberté d’un apôtre a pu défaillir de manière si dramatique, nous avons de bonnes raisons de ne pas présumer de nos forces et de nous en remettre à la seule puissance de la grâce.

Frères et sœurs, la conscience de la fragilité de notre amour pour Dieu doit nous porter à supplier le Père, à l’unisson avec le Christ, de nous garder en son Nom afin qu’aucun de nous ne se perde en choisissant la voie du mal. «Père, garde mes frères et garde-moi du Mauvais».

De fait, frères et sœurs , à chaque Eucharistie, l’Église nous presse comme une mère à réaliser l’urgence toujours actuelle du salut. A chaque fois que nos lèvres redisent le Notre Père, nous sommes conviés à unir nos voix à la supplication de Jésus pour les siens: «Notre Père qui est aux cieux… délivre du mal». Oui, «Seigneur, délivre-nous de tout mal et donne la paix à notre temps; par ta miséricorde, libère-nous du péché…».

Tant qu’il y a aura des hommes à conduire au salut, l’Esprit-Saint n’aura de cesse de faire retentir cette supplication, avec la même force et la même intensité, comme au jour où elle est sortie du cœur du Sauveur.