Homélie du 10 juin 2012 - Solennité du Corps et du Sang du Seigneur
fr. Arnaud Blunat

Frères et sœurs, quel est donc ce grand sacrement que nous entourons de tant de respect au point de l’appeler le Saint Sacrement? Si grandiose, lorsqu’il est porté en procession, si proche et familier, lorsqu’il se révèle quotidiennement en chaque eucharistie. Ce sacrement qui se donne à voir autant qu’à manger, ce sacrement qui nous entraîne dans un irrésistible élan d’adoration, et qui vient s’assimiler à notre chair mortelle. Ce sacrement signifie et réalise l’Alliance entre Dieu et l’humanité.

Ce n’est pas avec les sacrifices d’animaux que Dieu veut faire alliance avec nous, mais avec la chair de son Fils, mort et ressuscité, avec ce sang que les hommes ont fait couler, son sang qui jaillit de son côté transpercé. L’alliance nouvelle et éternelle nous a ouvert le chemin du salut, les portes de la vie éternelle. Le sang de Jésus nous purifie du péché et nous arrache à la mort.

Le sacrement de l’eucharistie fait déjà de nous des saints, c’est pourquoi nous l’appelons le Saint Sacrement. Ainsi, nous sommes intégrés, incorporés au Christ, puisque, en vertu du baptême, nous sommes appelés à participer à son Alliance dans l’espérance de la résurrection, dans l’attente de l’accomplissement du Royaume.

Ce Saint Sacrement que nous considérons avec tant de respect, et nous avons raison. Nous devons en effet y discerner l’Amour sans limite que Dieu a pour tous et pour chacun, un amour plein de miséricorde qui appelle au même amour, qui invite à la même miséricorde. Un amour qui connaît ce dont nous sommes capables, du meilleur comme du pire, mais qui jamais ne se lasse ni se décourage, ainsi qu’il se révèle à l’apôtre Pierre après la Résurrection: Pierre, m’aimes-tu? Sois le berger de mon troupeau.

Cet amour, frères et sœurs, est proposé à chacun d’entre nous, quel que soit notre parcours, courbe, sinueux, chaotique, limpide ou opaque, aride ou verdoyant. Cet amour, nous sommes invités à ne jamais cesser d’en vivre tout au long de notre vie, dans la fidélité à nos engagements, dans l’acceptation des épreuves et des bouleversements.

L’eucharistie, source et sommet de toute vie chrétienne, fait rayonner l’amour de Dieu sur les autres sacrements.

Dans le sacrement de l’ordre, la célébration de l’eucharistie nous amène, nous les prêtres, à vivre en premier les exigences de l’évangile, et nous en mesurons toute la radicalité. La simplicité et l’humilité du Christ, nous devons sans cesse nous y référer. L’offrande que le Christ a faite de sa vie doit nous tenir éloignés de toutes les compromissions du monde, les tentations du moindre effort et de la facilité. Les religieux d’une manière générale vivent la même recherche de sainteté et trouvent dans le sacrifice de la messe les vivres nécessaires pour marcher vers le Royaume, et en signifier la réalité en germe sur cette terre.

Dans le sacrement du mariage, la célébration de l’eucharistie permet aux époux d’être unis de plus en plus au Christ Époux, pour ne faire plus qu’une seule chair. L’amour des époux se ressource et se transforme au contact de l’Amour de Dieu, puisé à sa source dans l’eucharistie. En regardant le Christ qui donne sa vie sur la croix, les époux trouveront la force de vivre toutes leurs épreuves dans la foi, les moments de lassitude et de découragement dans l’espérance, et leur amour s’en trouvera renforcé et purifié à travers l’exercice de la charité et du pardon.

Frères et sœurs mariés, comment pourriez-vous aimer en vérité sans vivre de l’eucharistie? Mais l’eucharistie vous invite à approfondir vos échanges, à cultiver et affiner votre dialogue, à prier l’un pour l’autre, l’un avec l’autre, à prier pour vos enfants et avec vos enfants. A côté de vous, tant de couples ne vivent pas, ne vivent plus, de l’eucharistie. Tant de couples n’en connaissent pas la signification, n’en mesurent pas le bienfait spirituel! L’eucharistie devrait vérifier et renforcer le don qu’ils se sont faits l’un à l’autre dans le sacrement du mariage. Tant de couples se sont lancés dans leur aventure en sous-estimant les moyens nécessaires pour faire grandir leur amour. C’est comme si une caravane traversait un désert en passant à côté des oasis, en négligeant de vérifier les réserves d’eau et de vivres. Bon nombre de ces couples finissent hélas par se disloquer et se séparer.

D’autres tiennent malgré tout, même si la foi n’est pas partagée. Leur amour, tout sincère qu’il soit, ne peut pas se vivre en communion avec le Christ. On pourrait penser que celui-ci est présent d’une autre manière. S’il faut du courage pour l’époux croyant, il lui faut aussi faire preuve de patience, de tact autant que de respect à l’égard de son conjoint.

A côté de ceux-là, nous voyons combien de couples évoluer, seuls, sans engagement, et tant d’autres encore qui se reforment après la rupture d’un premier mariage. Ces couples aspirent à un véritable amour, à un vrai bonheur. Leur situation nouvelle est cependant en disharmonie, en discordance, avec la situation antérieure. Quelles que soient les histoires si diverses de ces couples, si chargées de blessures et d’espoirs, les situations entérinées par un remariage civil obligent les personnes concernées à s’abstenir de recevoir le corps du Christ. Les situations des divorcés remariés sont douloureuses et affectent l’Église dans son ensemble. En dépit des efforts d’accueil – pas toujours réels ni suffisants, il faut bien le dire – il est bien difficile de pouvoir envisager des solutions à ce délicat problème. Plus l’Église cherche des voies, plus elle découvre la complexité des situations. L’Église catholique ne peut se résoudre à adapter la réalité des sacrements, à minimiser la vérité que le Christ lui a transmise par ses enseignements et par son exemple.

Tous les sacrements sont un mystère de foi. Ils doivent être reçus et vécus dans la foi. C’est bien là que le bât blesse. Car la foi fait trop souvent défaut lorsque des couples s’engagent. Elle peut aussi venir à s’affaiblir sous le coup des évolutions, des changements imprévus. Et l’accompagnement de l’Église dans ce domaine s’avère souvent insuffisant, quand il n’est pas défaillant. La situation dramatique que nous connaissons doit du coup nous conduire à revoir notre manière de vivre ensemble, sur le mode de la charité et de la miséricorde.

L’eucharistie est une célébration qui doit n’exclure personne, qui doit rassembler tout le monde. Tous sont invités. Chacun a sa place dans la prière commune. Tous devraient pouvoir communier au même pain et à la même coupe, mais beaucoup ne le peuvent pas. L’Église souffre de cette situation parce qu’elle sait que des frères et sœurs empruntent d’autres chemins. Pourtant, elle continue à aspirer à une communion pleine et entière.

Frères et sœurs, que ce désir de communion nous anime sans cesse. C’est ce désir qui vérifiera la qualité de notre foi. C’est à ce prix seulement que nous pourrons dire que nous vivons de l’eucharistie et que l’eucharistie nous fait vivre!