Homélie du 15 août 2012 - Fête de l'Assomption
fr. Emmanuel Perrier

Il y en a qui ne font jamais rien comme tout le monde. Nous avons certes un président qui prend le train comme tout le monde, mais il nous reste malgré tout un paquet d’originaux en ce bas-monde: les anglais continuent de rouler à gauche, des normands persistent à manger leur camembert avec du beurre, et certains osent même tenir qu’il n’y a de mariage qu’entre un homme et une femme. C’est dire! La Sainte Vierge elle aussi ne fait rien comme tout le monde. Ou plus exactement, elle fait tout avant tout le monde. Elle croit en l’Incarnation du Verbe avant qu’il ne s’incarne, elle garde toutes choses en son cœur avant que les évangiles ne soient composés, elle se tient debout devant la Croix avant que son fils ne se relève d’entre les morts, elle entoure les apôtres au Cénacle avant que l’Esprit-Saint ne fonde sur l’Église. Et aujourd’hui encore, la Vierge Marie fait tout avant tout le monde: la voici qui s’élève au Ciel, corps et âme, alors que nous, nous devrons attendre le retour du Christ dans la gloire pour ressusciter.

Il nous faut bien évidemment nous interroger sur cette originalité de Marie si nous voulons comprendre le rôle privilégié qu’elle exerce dans la vie du monde, dans la vie de l’Église et dans notre vie. Pourquoi la Sainte Vierge fait-elle tout avant tout le monde? Pour répondre à cette question, il y a trois choses à considérer: la raison, le modèle et le but.

La raison. Si la Sainte Vierge fait tout comme nous, c’est parce qu’elle est l’une de nous. Mais si elle fait tout avant nous, c’est parce qu’elle est plus proche du Christ que nous ne le sommes. Voulez-vous savoir où est la Mère? Cherchez le Fils. Et puisqu’il s’est assis à la droite du Père, c’est donc auprès du Père qu’elle se trouve aussi. Voulez-vous comprendre ce qui arrive à la Mère? Regardez ce qui arrive au Fils. Et puisqu’il s’est élevé avec son corps jusqu’au Ciel, c’est à son tour avec son corps qu’elle fut élevée au Ciel. La Vierge est comme le miroir du Christ. Elle est la première de notre race sur qui rayonne la gloire du Fils. Marie n’est pas le soleil, mais elle est la première à refléter le soleil. Et la raison de cette proximité entre la mère et son fils, la raison de cette réflexion de la gloire du Fils sur la Mère est simple: Marie a conçu son Fils dans sa chair. Il y a entre Marie et son Fils le lien indissoluble de la chair. De sorte que tout ce qui s’accomplit dans la chair du Christ rejaillit sur celle qui a donné au Christ cette chair. Cela est vrai de la Passion du Christ: Marie a été transpercée par la Passion que subissait la chair de sa chair. Cela est vrai aussi de la résurrection: Marie a reçu la vie éternelle parce que le Christ a brisé la mort dans sa chair. Cela est vrai enfin de l’Ascension: la chair de Marie a connu l’assomption. Marie est proche du Christ en tout parce que le Christ est la chair de sa chair. Et elle est proche du Christ avant tout le monde.

Le modèle. Si la sainte Vierge fait tout comme nous, c’est pour être imitable. Mais si elle fait tout avant nous, c’est pour être imitée. Elle conçoit le Christ par sa foi pour nous inviter à concevoir le Verbe en nous par la foi. Elle prie le Christ à Cana, comme nous, mais c’est pour nous dire: Faites tout ce qu’il vous dira. Elle recueille le corps mort de son fils au pied de la Croix, et c’est pour nous apprendre à nous unir au sacrifice qui sauve le monde. Elle se tient en prière au Cénacle, mais c’est pour nous préparer à la venue de celui qui nous dit: La Paix soit avec vous, recevez l’Esprit-Saint. En tout cela, elle est à nouveau la Mère et le miroir de son Fils, pour mieux se faire notre Mère et notre miroir. Nous voyons en Marie, pour la première fois, ce que cela donne d’être sanctifié par Dieu.

Le but. Comme nous, la sainte Vierge a le Ciel pour vocation. Avant nous, elle y est élevée avec son corps pour nous assurer que le Ciel est aussi notre vocation. L’homme a tendance à se rêver des vocations à sa mesure. Nous en avons fait l’expérience au XXe siècle: l’instauration d’un communisme mondial et définitif, le Reich de mille ans. Et nous sommes en train de continuer cette expérience: la richesse pour tous et qui s’accroît sans cesse, la création d’un homme nouveau, sans tare, sans maladie, sans mort. Qu’est-ce qui cloche dans toutes ces vocations que nous nous façonnons nous-mêmes? Ce qui cloche est que nous essayons de rendre notre chair éternelle. Mais cela est évidemment au-dessus de nos forces. Et pourtant rien n’y fait, nous nous entêtons, nous sommes même prêts à sacrifier la vie des autres pour y parvenir. Vouloir se donner à soi-même le salut pour le corps ne conduit qu’à une chose: le meurtre du prochain.

Et lorsque cette idée fixe est portée en politique, elle aboutit toujours au même résultat: le meurtre de masse. Il n’est pas étonnant que la Sainte Vierge soit apparue de si nombreuses fois depuis que les hommes en Occident ont décidé de se donner à eux-mêmes le salut du corps. Comme si elle venait nous dire et nous répéter: on ne se donne pas à soi-même sa vocation, on la reçoit. Contempler Marie en son assomption veut donc dire retrouver notre vocation, le Ciel, nous débarrasser de nos illusions de salut du corps par nos propres forces, apprendre à recevoir le salut de Dieu.

La raison. Le modèle. Le but. Marie si proche du Christ que le Christ vient l’emmener avec lui, au ciel. Marie si proche de nous qu’elle nous montre comment nous rapprocher du Christ. Marie si humble qu’elle nous apprend à désirer le don du Ciel.

Ces trois regards sur l’assomption de la Sainte Vierge nous permettent de plonger dans un grand mystère, le mystère de son intercession. Si nous avons quelque habitude de prier Marie, nous savons combien elle est proche de nous et nous accompagne dans notre vie. Mais peut-être ne percevons-nous pas assez combien l’intercession de Marie déborde ce petit cadre. L’intercession de Marie en notre monde est un mystère parce qu’elle est une intercession invisible, cachée, dans le secret des cœurs. Nous faisons des livres d’histoire pour comprendre les évènements de notre monde. Mais nous ne touchons qu’à la superficie des choses. L’histoire ne se dévoilera vraiment qu’au Ciel, lorsque nous verrons cette foule innombrable de petits fils invisibles qui tissent l’histoire des hommes et qui proviennent de l’intercession des saints, de Marie au premier chef. Qu’est-ce qui nous en rend si sûrs? Eh bien justement, ce que nous venons de dire.

Si la Sainte Vierge devait être élevée au ciel avec son corps avant nous, c’est parce que sa mission de Mère du Christ et de miroir du Christ n’était pas achevée. Tout ce qu’elle avait fait sur terre, il lui fallait continuer à la faire au Ciel. Elle qui avait donné naissance au Christ sur terre, il lui fallait encore engendrer le Corps du Christ qui est l’Église au ciel. Elle qui avait soutenu le corps mort de son Fils à la Passion, il lui fallait encore soutenir le Corps du Christ qui est l’Église dans son combat contre le péché et la mort. Elle qui avait entouré les apôtres dans l’attente de l’Esprit-Saint, il lui fallait encore les entourer jusqu’au retour du Christ dans la gloire. Marie est Mère de l’Église depuis son assomption.

Marie est aussi la mère de tous les hommes par son intercession. Elle ne cesse d’intervenir dans le destin des hommes et des nations pour élever leur cœur vers le Ciel, pour leur manifester le Christ, pour empêcher qu’ils ne se replient vers des saluts de substitution qui ne conduisent que vers la mort. Marie apprend aux hommes ce que c’est que de vivre de la vie de Dieu, de la vie éternelle. Elle est maîtresse de vie, éducatrice de vie.

En tout ceci, Marie accomplit sa vocation: l’Assomption de la Vierge, c’est la Maternité divine qui se prolonge pour le monde entier. L’Assomption de la Vierge, c’est le soleil du Christ qui atteint les extrémités du monde, même les extrémités qui sont dans la nuit, par le miroir qui réfléchit sa gloire.