Homélie du 23 septembre 2012 - 25e DO
fr. Arnaud Blunat

La nouvelle vient de tomber! Vous venez d’apprendre ce que vous ne souhaitiez pas entendre. Comme un couperet qui s’abat soudain au dessus de votre tête, le mot est lâché: vous êtes condamné! Condamné à mort! Atteint par un mal incurable, ou tapi au fond d’une cellule, jeté en dehors de l’entreprise qui délocalise ou qui n’affiche pas assez de rendement… Vous voilà livré à vous-même, livré à l’indifférence des autres, de votre famille, de la société, mis au ban, oublié, condamné! Vous n’existez plus.

Sur les chemins de Galilée, les apôtres avancent à la suite de Jésus, mais le cœur n’y est plus. Celui que Pierre vient de reconnaître comme le Messie, le Fils du Dieu Vivant, celui qui a multiplié les pains et rendu la vue aux aveugles, celui qui s’est montré dans la fulgurance de la Transfiguration, celui-ci se tait désormais. Ils n’osent l’interroger mais ils sont abasourdis. Lui qui était si puissant en paroles et en acte, n’est maintenant plus rien. Il vient de leur annoncer sa condamnation à mort pour la deuxième fois. Et même s’il a parlé de résurrection, le message ne passe pas. Non, le Messie ne peut pas souffrir et mourir! Le Fils de Dieu ne peut pas s’abaisser, être écrasé, piétiné! Jésus se tait. Ce que le Père lui révèle au plus profond de son âme suscite l’effroi. Jésus ne peut pas l’annoncer aux foules et c’est pourquoi le texte de saint Marc précise qu’il traverse la Galilée avec ses disciples mais il ne voulait pas qu’on le sache. Alors au bout d’un certain temps, les apôtres, discrètement, se remettent à discuter. Ils se prennent à rêver. Ils repensent aux promesses de la vie éternelle dont Jésus leur a tant de fois parlé. Ils se mettent à imaginer où ils seront lorsque Jésus aura rétabli la royauté en Israël. Pour sûr, ils auront les meilleures places!

De quoi discutiez-vous en chemin? La question soudain posée par Jésus provoque un certain malaise dans le rang des apôtres. Jésus aime bien les laisser parler pour pouvoir ensuite intervenir, comme il en sera après la résurrection sur le chemin d’Emmaüs. Mais ils n’ont vraiment rien compris. A croire que nous-mêmes également nous n’avons rien compris. Comme le dira Saint Jacques, en dénonçant la jalousie, les rivalités au sein de la communauté chrétienne, tout ce qui mène au désordre, engendre des conflits à n’en plus finir. La tentation toute humaine des premières places peut conduire à bien des confusions, des perversions et des désillusions! Celui qui veut s’élever, qu’il se fasse d’abord le Serviteur de tous. Qu’il accepte de reconnaître qu’il ne sait rien, tant qu’il ne se laisse pas conduire. Suivre Jésus, être son disciple, c’est écouter ce que Dieu veut nous dire pour notre bien. Inspirés par Dieu, nous devenons serviteurs de la Parole et serviteurs de nos frères. Mus par notre seul instinct, nous servons nos intérêts immédiats, nous avons l’illusion de connaitre, de maitriser le peu que nous savons.

Là se trouve le drame de notre humanité qui aujourd’hui encore et plus que jamais veut se passer de Dieu pour réorganiser le monde. La soif d’autonomie absolue conduit à passer par-dessus certaines lois inscrites dans la nature et même certaines lois sociales élaborées pour que l’humanité évolue dans la paix et l’harmonie. En condamnant Dieu, les hommes se condamnent eux-mêmes. Le relativisme de la pensée, l’arbitraire des choix individuels, la pression des groupes minoritaires sont porteurs de conséquences dont on voit déjà les fruits: les projets de lois à venir qui visent à ouvrir le mariage aux personnes de même sexe, et tout ce qui va en découler, ou encore ceux qui visent à permettre de donner la mort aux personnes âgées ou aux malades qui le demandent, ces projets sont de nature à perturber profondément l’équilibre de notre société. Or ceux qui sont les plus exposés ne sont-ils précisément pas en premier lieu les enfants, tous les enfants? Ce serait une illusion de penser qu’ils sont en mesure de comprendre et qu’ils peuvent tout à fait se construire sur les seules valeurs de l’individualisme, de la tolérance et de la diversité. Ce n’est pas pour rien que Jésus, en son temps, a volontairement placé au milieu du cercle de ses disciples un enfant. Celui qui ne comptait pour rien, Jésus l’accueille avec une attention et une tendresse impensables pour l’époque. C’est à cet enfant que Jésus s’identifie, c’est à son niveau qu’il se situe, c’est sa vulnérabilité qu’il veut prendre en compte, sa faiblesse qu’il veut assumer. «Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille». Tout ce qui peut entraver le processus de croissance normal d’un enfant, tout ce qui peut le troubler profondément, doit à notre tour nous troubler. Nous savons déjà bien ce que subissent les enfants victimes de la violence des adultes, les enfants ballotés entre leurs parents séparés. Plus grande encore sera la violence faite aux enfants pour qui l’accès à la connaissance de l’origine sera niée ou falsifiée. Le mystère de la vie ne nous appartient pas et toute forme de manipulation pour des raisons de convenance ne sert pas la dignité de l’homme. Elle l’éloigne et même le coupe de la source de la vie, de l’Alliance dans laquelle Dieu veut introduire tout homme.

Nous comprenons mieux maintenant pourquoi Jésus se tait sitôt après avoir annoncé sa condamnation. Son silence est lourd du drame qui va se jouer. C’est le silence qui pèse sur son âme, au moment d’entrer dans la nuit de la Passion, dans le combat qu’il va mener pour nous extirper de nos compromissions et de nos lâchetés! Vains en effet sont ces désirs humains d’être les premiers, de s’élever les uns au dessus des autres! Plus vaines encore et même dangereuses ces tentatives acharnées pour transformer la réalité et laisser croire aux hommes que la vie et la mort leur appartiennent.

Que l’Esprit de sagesse et d’intelligence nous soit donné pour réfléchir sur ces questions qui engagent notre avenir, avec ceux qui nous entourent, avec ceux qui ne sont pas d’accord avec nous. Que ce même Esprit Saint nous aide à mener avec courage et loyauté le vrai combat pour la justice, la vérité et la liberté.