Homélie du 13 février 2013 - Mercredi des Cendres
fr. Augustin Laffay

Il y a deux manières d’envisager le carême:

– La première manière consiste à regarder l’état de ses forces. Après une journée quasi normale, c’est-à-dire grise et laborieuse, dont la seule véritable originalité a consisté à engloutir un bol de riz et une soupe au pain, vous vous apprêtez, le ventre gargouillant à «marcher quarante jours», c’est-à-dire à «faire des efforts». Ce plan de route a été élaboré seul ou en famille. Il n’a rien d’enthousiasmant; il n’a rien de contagieux.

– Il existe, grâce à Dieu, une seconde manière d’envisager le carême. Elle consiste à regarder le but vers lequel nous tendons. Le but, c’est la Ville que l’on trouve au bout du désert, celle qui justifie nos efforts. Dans quarante jours nous fêterons l’entrée du Christ à Jérusalem, à grands renforts de palmes et d’hosanna. Or sitôt entré à Jérusalem, Jésus se rend au Temple. Il parle longuement, avec passion, de son heure qui est venue, annonce le jugement de ce monde et – soutenu par une voix venue du Ciel – lance cette parole bouleversante: «C’est maintenant le jugement de ce monde; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors; et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tout à moi.» (Jn 12, 31-32). Vous avez bien entendu: «J’attirerai tout»? Tout ou plutôt tous, c’est-à-dire chacun. Ainsi réunis en Lui, les hommes pourront dire en vérité avec Lui: «Notre Père.» Voilà le terme de notre carême, voilà pourquoi nous allons recevoir les cendres.

Quand j’étais petit, ma mère vidait une grande boîte d’aiguilles dans un plateau et nous prêtait, à mon frère et à moi, un aimant de couturière, une petite pièce de métal aimantée qui nous permettait de jouer avec ces aiguilles en les attirant, serrées l’une contre l’autre comme des chenilles processionnaires? A la messe dominicale, quand j’entendais le prêtre dire après la consécration: «Ramène à toi, Père très aimant, tous tes enfants dispersés», j’imaginais l’humanité – ma famille, mes amis, les fidèles – comme autant d’aiguilles entraînées irrésistiblement vers Dieu par la puissance de son amour. Je pensais alors, dans ma petite tête, que c’est bien simple d’aller à Dieu: il suffit de se laisser faire par Lui.

C’est vrai. Il y a pourtant un «mais»: nous ne sommes pas des objets inertes. En recevant la vie, l’homme a reçu la liberté et cette liberté exige son consentement pour aimer son Père très aimant. La sainteté consiste à vouloir librement ce que Dieu veut; le péché, c’est la perversion de cette liberté qui nous conduit sur des chemins de traverse, des voies sans issue. Nous péchons chaque fois que nous faisons obstacle en pensée, en parole, par action et par omission à cette parole lumineuse de Jésus: «J’attirerai tout à moi.» En péchant, nous nous conduisons comme une boussole dont l’aiguille folle, désaimantée, refuserait obstinément de pointer vers le Nord malgré tout ce qui l’attire vers ce Nord. Le péché fait de nous des déboussolés.

C’est grave, mais il y a un remède: le sacrement de pénitence, la confession. Notre Dieu est «tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment» (Jl 2, 13). Pour ré-aimanter sa créature, pour faire goûter à ses enfants bien-aimés l’amour dont il les aime, notre Dieu a imaginé un moyen tout simple: une rencontre personnelle entre un fidèle désorienté et un de ses prêtres. Pour des raisons multiples le nombre des chrétiens qui reçoit le sacrement de pénitence s’est réduit comme une peau de chagrin. C’est à pleurer! Quand on sait ce que Dieu peut faire pour «un cœur déchiré»! «Au moment favorable je t’ai exaucé, au jour du salut je suis venu à ton secours.» Ce moment favorable que Dieu attend pour déverser son pardon, c’est celui où l’on se présente à lui comme un pauvre avec un cœur brisé, broyé, contristé.

Ce que Dieu attend de nous, c’est que nous reconnaissions humblement notre misère, nous qui prétendons mener notre vie seuls. Pensez au cri du roi David après sa faute: «J’ai péché, contre le Seigneur!» (2 S 12, 13). Frères et sœurs, les prêtres de Jésus-Christ, sont là pour entendre ce cri. Ce que vous remettez à Dieu en le confiant à leurs oreilles ne leur apprend rien sur le péché, ou si peu. Le péché n’est pas original; ce qui est original c’est le cri qui sort d’un cœur brisé: «J’ai péché contre le Seigneur!»

Frères et sœurs, confessez-vous! Confessez-vous pour répondre à l’appel de Dieu qui veut vous attirer tout contre lui. Accueillez son Évangile dans une vie de prière: votre cœur de pierre éclatera et vous saurez ce que c’est que regretter son péché. N’accumulez pas dans votre vie ces actes mal orientés qui finissent par vous égarer. Laissez-vous repêcher par le Christ comme Pierre a été sauvé de l’engloutissement dans les eaux de la mer de Galilée (Mt 14, 31)! Laissez-vous repêcher par le Christ comme le même Pierre l’a été par la parole de Jésus, au chant du coq, le matin du vendredi saint (Mt 26, 75). Pour qu’une vie retrouve son axe et son élan, il suffit de saisir la main tendue par le Christ et d’entendre son reproche tendre et fort: «Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?» (Mt 14, 31).

«J’attirerai tout à moi.» Le Christ sait la faiblesse des hommes et l’insupportable prétention qu’ils ont de s’appuyer sur leurs propres forces. Dans le désert du carême, tout au long de notre vie, il nous promet sa présence non seulement comme la lumière du phare est présente aux marins mais aussi comme un premier de cordée qui guide et soutient la marche de ceux qui s’accrochent à lui. Dieu est présent. Laissons-nous conduire par sa présence durant ce carême.