Homélie du 17 février 2013 - 1er DC
fr. Arnaud Blunat

Y a-t-il une chose que vous ne supportez absolument pas? Pour beaucoup de personnes, c’est de se retrouver seul. Tout seul face à soi-même. La solitude est certes une épreuve mais néanmoins salutaire.

Jésus n’hésite pas à aller au désert, seul pendant 40 jours. Il quitte la foule amassée au bord du Jourdain après son baptême. La foule, il la retrouvera sous peu et elle ne le lâchera plus. Mais pour l’heure, le voici seul, avec pour unique soutien l’Esprit Saint qui repose sur lui en plénitude, l’Esprit qui l’assiste dans sa confrontation avec le diable, le démon, le tentateur –  on n’a pas assez de mots pour définir celui qui vient se mettre en travers de nous. Ce que vit Jésus pendant ces 40 jours, c’est ce que nous vivons pendant toute notre vie. Sans cesse tentés, souvent sans même nous en rendre compte.

C’est normal, puisqu’ aujourd’hui, nous avons tout à notre portée. Tout ou presque tout. Dans notre société de surabondance, tout est en effet devenu possible. Et pourtant tout le monde ne peut pas tout avoir. C’est là que le démon est très fort et il en profite pour nous tenter, pour nous mettre à l’épreuve: «Vous avez faim? Rassasiez-vous des biens de ce monde. Qu’avez-vous besoin de plus? De la Parole de Dieu? Mais vous la connaissez suffisamment, à force de venir à l’Église, à la messe, au catéchisme. Regardez tout ce que je vous propose: pas une semaine sans qu’il y ait une nouvelle occasion de faire des achats en ligne, de profiter des dernières promotions, de bénéficier d’avantages, de bonus et de réductions. Profitez de la vie! Faites des affaires! Consommez sans modération et sans vous soucier du lendemain».

La Parole de Dieu nous invite au contraire à choisir de mettre Dieu en tête, à la première place, de renoncer à profiter égoïstement de la vie, à nous créer sans cesse des besoins inutiles qui ne rassasient pas mais qui tuent notre vrai désir de bonheur. L’homme ne vit pas seulement de pain, de plaisirs matériels et de biens immédiats. La Parole de Dieu vient creuser dans notre désert intérieur une source de vie. Elle nous pousse à ouvrir nos cœurs sur les besoins des autres, à partager avec ceux qui ont trop peu ou qui n’ont rien. Dieu est là, au milieu de nous.

Après la tentation de l’avoir, basique au fond, le démon va un peu plus loin en proposant à Jésus tous les royaumes de la terre. Voilà l’illusion du pouvoir que bon nombre d’hommes influents manient grâce aux moyens de communication et dont nous profitons tous à travers Internet, Facebook et autres réseaux sociaux. A tout moment, nous sommes en relation avec le monde entier, nous pouvons étendre notre savoir et notre pouvoir sans fin. Mais quelle vanité! Une information en chasse une autre, une opinion devient une vérité pour tous, l’espace d’un instant. Dans ce monde en permanence agité, qu’est-ce que la vérité? Que savons-nous les uns des autres? Le règne de la superficialité a fragilisé les liens, l’émotion prime sur la raison, la surinformation nous isole de plus en plus devant nos petits écrans. Il faut être à l’affût de la dernière info, du dernier sondage, de la dernière analyse. La nouvelle idole de l’univers numérique est en train de nous réduire à la pauvreté et nous impose un dur esclavage, digne de celui que les égyptiens ont imposé jadis à nos Pères. La facilité pour avoir accès à tout et tout de suite nous rend insatisfaits, nous fait perdre le sens de l’effort de la recherche, le goût du travail approfondi.

La Parole de Dieu nous invite au contraire à savoir prendre nos distances avec cette frénésie médiatique, à prendre le temps de la réflexion et de la prière, à nous poser, pour mesurer la valeur de ce que nous entendons et recevons, à sonder nos raisons de vivre et d’espérer. Dans ce face à face de l’adoration, nous trouvons notre place de fils et filles de Dieu. Comme nous le rappelle Saint Paul, en confessant que Jésus est l’unique Seigneur, nous serons sauvés.

Mais l’illusion de tout dominer par le savoir, qui finit par nous isoler de plus en plus les uns des autres, peut nous conduire à la désillusion, au désenchantement. Le démon est prêt à tenter le tout pour le tout pour nous détacher définitivement de Dieu: «jette toi en bas, Dieu en qui tu crois enverra ses anges pour te porter». La vie que Dieu nous a donnée vaut-elle si peu de prix que nous puissions en disposer comme d’un objet usagé? Alors que beaucoup de jeunes vont tenter toutes les expériences possibles sans percevoir les limites, exposer parfois leur vie et celle des autres, les plus anciens peuvent voir l’horizon de leur vie s’assombrir, en s’enfonçant dans la solitude et le désespoir. La fin d’une vie peut sembler coïncider avec la fin d’un monde. Alors on voudrait pouvoir en finir, et vite. Mais voyez-vous, quand on n’attend plus rien des autres, ni même de Dieu, alors on a dépassé la troisième tentation. On n’est plus du tout relié à Dieu. C’est bien là le drame de notre monde d’aujourd’hui. Notre humanité se morcelle en de multiples modèles, des formes de vie qui relèvent de choix individuels, tout en aspirant à un idéal, mais qui semble inaccessible. Mais nous qui sommes croyants, nous qui nous reconnaissons fils et filles de Dieu, ne mettons pas Dieu à l’épreuve en pensant que la création qu’il a faite est désormais dépassée, qu’il faut désormais que Lui, Dieu, accepte le monde nouveau que nous voulons façonner à notre image.

La Parole de Dieu nous invite au contraire à limiter nos folles prétentions pour ne pas nous retrouver seuls, isolés, pour l’éternité!

Jésus a vaincu le démon par sa fidélité à son Père. Et nous frères et sœurs, comment vaincrons-nous tous nos doutes et toutes nos tentations sinon par la force de la foi? Que le temps du carême nous centre de plus en plus en Dieu en nous laissant aimer par lui et en nous ouvrant davantage aux autres.