Homélie du 17 avril 2014 - Jeudi Saint
fr. Arnaud Blunat

Que retiendrons-nous de la liturgie du Jeudi Saint, frères et sœurs? L’évocation de la Pâque, le repas de l’Exode? Le témoignage le plus ancien sur l’institution de l’Eucharistie? Non, mes amis, je pense que ce sera plutôt le geste du lavement des pieds. Dans quelques instants, le prieur de notre communauté, le frère Olivier, se lèvera. Il ôtera sa chasuble, il prendra un linge qu’il nouera à sa taille. Il versera de l’eau dans un bassin et il se mettra à laver les pieds de 12 hommes, jeunes et anciens. Il fera exactement ce que Jésus a fait pour ses apôtres. Il accomplira le geste du serviteur. L’évangéliste saint Jean prend le soin de décrire minutieusement ce geste, par ailleurs si ordinaire à l’époque, mais tellement extraordinaire lorsqu’il est réalisé par Jésus. Sans aucune ostentation mais avec une singulière majesté, Jésus s’abaisse aux pieds de ses apôtres et sans rien dire il les introduit dans la réalité de son Royaume. Mais à Pierre qui refuse de se laisser faire, il répond: «Si je ne te lave pas, Pierre, tu n’auras point de part avec moi»!

Est-ce comme cela, Seigneur, que tu veux manifester ton Royaume? En te mettant ainsi au service, comme l’esclave aux pieds de son maître? Et oui, pauvre parmi les pauvres, Jésus opère un renversement, une révolution dans le monde. Il veut nous donner part à sa richesse en nous rejoignant dans nos pauvretés. La seule richesse en partage, c’est le don de sa vie à ceux qu’on aime! Tel est le programme que Jésus est en train de présenter à ses apôtres. Il les envoie pauvres pour rejoindre les pauvres. Il commence par leur laver les pieds puis il leur donne sa vie en nourriture. Telle est la mission des pauvres prêtres que nous sommes: donner Dieu dans la Parole et dans le Pain de l’Eucharistie en nous donnant nous-mêmes, écouter nos frères, accueillir leurs souffrances et leurs appels, apporter la réconciliation et la paix. Ce que Jésus a fait lui-même, il nous demande de le faire, simplement, généreusement. Frères et sœurs, lorsque nous présentons le Pain consacré à l’autel, lorsque nous élevons la Coupe de bénédiction, nous permettons à Dieu de révéler son amour infini pour chacun de nous. Voyez à quel abaissement Dieu a voulu consentir, en passant par nos mains, par nos corps, ces corps appelés à vieillir puis à mourir après avoir déployé leur formidable énergie! Vous allez recevoir le Pain de l’immortalité par les mains d’hommes ordinaires, de serviteurs inutiles (et certes aux yeux du monde, ils le sont bel et bien) cependant riches, comme vous, de tout ce qui fait leur histoire, leurs charismes, leur sensibilité… Ces prêtres que nous sommes, frères et sœurs, que nous sommes pour vous, aimez-les et priez pour eux! Priez pour eux mais aussi aidez-les à grandir dans leur sacerdoce, comme le dit le Pape François: «Nous devons aider les évêques et les prêtres à prier, écouter la Parole de Dieu, qui est la nourriture quotidienne, à célébrer chaque jour l’Eucharistie et à se confesser régulièrement. C’est important, parce que cela concerne leur sanctification».

Parfois les prêtres peuvent être maladroits dans leurs paroles ou leurs attitudes. Pourtant, essayez de ne pas les juger trop vite, ne les comparez pas exagérément, ne les magnifiez pas démesurément, ne les regardez pas avec dédain ou indifférence. Ils sont vos frères, et croyez bien qu’ils vous aiment, en dépit de leurs limites et de leurs faiblesses. À la suite des apôtres, ils prennent le Pain de vie sur l’autel pour vous le donner. Frères et sœurs, l’Eucharistie est un don qui nous dépasse, un don que Dieu nous fait, à nous qui ne sommes pas dignes de le recevoir. Nous nous en approchons avec respect, gratitude et humilité. Dans l’Eucharistie, nous offrons la souffrance de tant hommes et de femmes, et en particulier de ceux qui ne peuvent pas communier, malgré leur grand désir et leur foi profonde. Des situations personnelles souvent complexes ne le leur permettent pas. Les cas sont nombreux et variés, cause de tant d’interrogations et de souffrances. Les paroles de Jésus dans l’Évangile sont parfois difficiles à entendre. Mais si Jésus pose une limite à nos désirs, c’est pour que nous mesurions l’exigence de son amour et la valeur de notre liberté. Mais n’oublions pas que d’abord, la Parole que nous proclamons et entendons nous nourrit et nous fait grandir dans la foi. Le Pain de vie nous fait déjà communier au mystère du Royaume. Il nous donne l’avant-goût de la vie éternelle. Mais ce Royaume est un appel à une transformation permanente. Il est justice et paix dans l’Esprit Saint. En lui charité et vérité s’unissent, la charité dans la vérité, la vérité dans la charité.

Prêtres et laïcs, tous baptisés, nous nous efforçons avec humilité d’avancer sur le chemin étroit de l’Évangile en nous convertissant sans cesse à la vraie charité. «À ceci tous vous reconnaîtrons: à l’amour que vous avez les uns pour les autres» nous dit Saint Jean. Que nos situations respectives dans leur diversité nous amènent de plus en plus à nous recevoir les uns des autres, à nous mettre au service les uns des autres, à l’exemple du Christ Serviteur.