Homélie du 18 mai 2014 - 5e DP
fr. Augustin Laffay

Vous avez entendu l’Évangile, frères et sœurs. Jésus sait qu’il va mourir. Son temps est compté. Ses disciples, troublés, l’ont compris; les questions de Thomas et de Philippe, précieuses et maladroites, en témoignent. C’est l’heure des adieux. C’est l’heure tout court (cf. Jn 13, 1). C’est le moment choisi par le Fils de l’homme pour dire clairement où Il va et pour nous fixer un rendez-vous éternel. Et rien que cela, c’est immense.

Le projet de Jésus pour nous: une place dans la maison du Père. Sur terre, tout le monde navigue à vue: les hommes politiques ont beau commander des sondages, ils ne savent pas de quoi demain sera fait. Les économistes et les experts de tout poil dessinent des perspectives en analysant le passé et en tentant de comprendre le présent, leurs prévisions sont le plus souvent démenties par la réalité. En vérité, nous ne savons pas où nous allons. Le réaliser, c’est terrifiant. C’est pour masquer cette terreur que les hommes multiplient les diversions. On se connecte; on se propose de faire des études, d’avoir un travail, d’avoir une maison; on tourne en rond… L’Évangile nous révèle de quoi notre avenir est vraiment fait. Pas seulement notre lendemain, notre jour d’après, mais notre présent éternel, celui qui ne passe pas, celui qui nous donne, en une fois, toute la joie à laquelle nous aspirons. Le Seigneur nous offre un vrai but, c’est-à-dire un but réel mais qui nous dépasse, le terme de notre existence, le lieu de notre repos! C’est ce que Jésus appelle une «place», une «demeure» dans la «maison» de son Père. Ceux qui se préoccupent uniquement de leur avenir ici-bas vont s’entasser dans les caveaux des cimetières; leur jour d’après sera glacé et humide.

Nous, les frères et sœurs de Jésus-Christ, nous avons cette grâce immense d’apprendre de la bouche même du Fils de Dieu que nous sommes, comme lui, grâce à lui, enfants de Dieu et promis, comme tels, au bonheur éternel en sa présence. En vérité, frères et sœurs, nous sommes fils et filles de roi et ce que Dieu nous propose, c’est de prendre part, dès ici-bas, au banquet éternel, royal et divin des noces de Dieu avec l’humanité rachetée. La nuit de Pâques, Jésus nous a ouvert la porte de ce banquet; il veut nous y accueillir et nous y servir, accompagné par sa Mère. Nous savons pourquoi nous vivons; nous savons pour qui nous vivons, nous savons où nous allons. Mais l’Évangile qui vient d’être proclamé ne se contente pas de désigner le but. Jésus n’agite pas sous les yeux de ses apôtres un paradis inatteignable. Il balise, très concrètement, le chemin du Royaume. Deux affirmations commençant par «Je suis» nous révèlent la divinité de Jésus et nous invitent à nous remettre entièrement à Lui: «Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie.» (Jn 14, 6). Non pas j’ai trouvé un chemin, non pas je détiens la vérité (ce qui est terriblement banal), non pas je vous transmets une vie que j’ai moi-même reçue mais une prétention du Fils de Dieu à incarner l’unique voie du salut, la voie qui nous introduit dès aujourd’hui sous mode d’arrhes, puis en totalité après notre mort, dans la demeure préparée pour nous auprès du Père… «Je suis dans le Père et le Père est en moi.» (Jn 14, 10-11). Le réalisme de la foi repose sur l’accès qui nous est donné au mystère de Dieu en Jésus. Comment douter de la réalité de l’amour du Père, comment douter du plan de Dieu quand on voit Jésus, quand on entend ses paroles, quand on regarde les œuvres qu’il accomplit?

Un avenir trop grand pour nous? Notre avenir est glorieux et pourtant le bât blesse. Les hommes ne se précipitent pas à la suite de Jésus. Pas plus il y a 2000 ans qu’aujourd’hui. Pourquoi cela? Il me semble que trois raisons nous empêchent d’entrer dans le mouvement de l’Évangile, de suivre Jésus là où il va: – 1ère raison. Notre avenir est royal mais nos ambitions sont médiocres, trop médiocres. Nous avons des goûts de petit-bourgeois. Nous nous contentons de peu, de trop peu. Il y a de cela dans la remarque de Philippe: «Montre-nous le Père et cela nous suffit.» Sous-entendu: on se contentera de regarder le spectacle de loin, dans la foule, comme on regarde les feux d’artifice et les stars de cinéma. – 2ème raison. Nous comptons sur nos œuvres à nous. Nous faisons le compte de nos bonnes actions, souvent d’une médiocrité affligeante, comme d’autres calculent leurs points retraite. Comment voulez-vous qu’une telle prière soit exaucée? – 3ème raison, la plus grave. Nous manquons de foi. «Croyez-moi», «Croyez m’en», «Croyez du moins à cause des œuvres»… Ces impératifs rythment le texte d’Évangile que nous venons d’entendre. Aux juifs qui demandent ce qu’ils doivent faire pour «faire les œuvres de Dieu», Jésus répond: «l’œuvre de Dieu c’est que vous croyez en celui qu’il a envoyé.» (Jn 6, 28). Ce que Dieu nous demande, ce qu’exigent les Béatitudes, c’est le don de notre vie. Il faut poser un acte de foi résolu pour s’attacher de tout notre être au Chemin, à la Vérité et à la Vie. On ne consent pas le don de sa vie si la cause ne le mérite pas. La demeure que nous prépare Jésus n’est pas trop grande ni trop belle pour nous mais il faut croire que c’est notre demeure.

Si nous croyons, tout est possible! Vous avez entendu la dernière parole de l’Évangile:«Celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais; et il en fera même de plus grandes, parce que je vais vers le Père.» (Jn 14, 12). Et c’est vrai! L’histoire de la sainteté chrétienne le prouve amplement. Les signes n’ont pas manqué pour témoigner de la vérité de l’Évangile. Et l’essentiel ne consiste sans doute pas dans des choses spectaculaires mais dans les actes de charité posés chaque jour par des hommes et des femmes qui croient en Jésus-Christ: pardonner à son conjoint, remercier, dire et faire la vérité, payer de sa personne au nom du Christ, c’est contribuer, sous l’action de l’Esprit Saint, à l’édification du Royaume. Pour qui accepte de voir, Dieu est à l’œuvre à travers son Église, à travers ses fidèles. Telle est «l’œuvre de la foi, le labeur de la charité», comme dit saint Paul (1 Th 1, 3). Et cette œuvre est destinée à se poursuivre jusqu’à l’achèvement de l’édification de l’Église.

Rendons grâce à Dieu de nous préparer une demeure éternelle à laquelle nous n’avons pas droit et ne visons rien de moins haut que cette demeure. C’est notre vocation de chrétiens.