Homélie du 22 juin 2014 - Fête du Corps et du Sang du Christ
fr. Arnaud Blunat

«Je suis le pain vivant, descendu du ciel». Parole surprenante, déconcertante, par laquelle Jésus se dit, se présente, se révèle. Jésus n’aura jamais été aussi loin dans l’affirmation de son identité. Ce n’est pourtant pas une image, une comparaison, mais bien la réalité de son mystère ainsi dévoilé. Jésus en effet se donne lui-même. Il s’expose, il s’offre, non pas en spectacle mais en sacrifice, pour être consommé, mangé, reçu en nourriture. Jésus n’a pas voulu se contenter de passer par notre humanité, il a voulu se donner à elle, se manifester en elle. Il s’est donné intégralement, avec son corps, son âme, son esprit, sa divinité. Tout Jésus se trouve ainsi réellement présent dans le mystère de l’eucharistie, dans l’hostie consacrée sur l’autel. Oui, frères et sœurs, c’est là l’objet de notre foi. Comme il est grand le mystère de la foi! Comme il nous dépasse assurément! Mais c’est à ce grand mystère que déjà de jeunes enfants peuvent accéder, par grâce.

Si cette parole est, à ce point, déconcertante, c’est en raison de l’insistance même de Jésus : «le pain que je donnerai c’est ma chair… Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous… Ma chair est la vraie nourriture et mon sang est la vraie boisson». Jésus insiste sur la réalité de cette nourriture: c’est ma chair, c’est mon sang, c’est ma vie! Le soir du Jeudi Saint, il dit à ses disciples: «Ceci est mon corps, prenez et mangez». Oui, quand nous communions, nous recevons réellement le Christ. Comme il nous l’a assuré, il vient vraiment faire sa demeure en nous. Il vient faire corps avec nous. Et c’est comme cela qu’il peut nous sauver de la mort et nous entraîner dans sa vie éternelle. Jésus insiste sur l’acte même de manger. Il faut manger pour vivre. Il en est ainsi depuis le commencement. Dans le jardin, la première chose que Dieu dit à Adam : «tu mangeras de tous les arbres du jardin». Dans le texte hébreu, il y a cette même insistance, avec la répétition du verbe «manger». Littéralement on a: «manger tu mangeras». La traduction dans nos bibles dit souvent: tu peux manger. Il serait plus exact de dire: tu dois manger, sous entendu: Il faut que tu manges pour vivre. C’est le premier commandement que Dieu donne mais ce commandement est assorti d’une limite, d’une mise en garde : «de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu n’en mangeras pas, tu n’y toucheras pas, de peur de mourir». Tout acte juste et bon s’inscrit en effet dans un cadre. Ce cadre c’est l’appel au bonheur, le désir infini que Dieu met dans le cœur de l’homme. Encore faut-il que ce désir soit bien orienté, et c’est pourquoi Dieu veut l’éprouver, le libérer de toute ambiguïté. Dieu appelle librement l’homme pour que l’homme revienne librement à lui, dans une relation de filiation confiante et aimante.

C’est ce qui est encore exprimé dans le récit de l’Exode que nous avons entendu: «Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert… il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur: est-ce que tu allais garder ses commandements, oui ou non?». Dieu a donné à son peuple une nourriture simple, pauvre, toujours la même, un pain quotidien: la «manne». Et ce, pour que l’homme ne s’attache pas d’abord à la nourriture qui se perd mais à la Parole qui vient de Dieu, à cette parole qui nourrit en profondeur le désir de vie éternelle. Alors, frères et sœurs, quand nous communions aujourd’hui au corps du Christ, Dieu vient encore nous éprouver. Il vient sonder notre attachement à lui. Est-ce vraiment sa parole qui nous fait vivre? Est-ce que nous faisons tout pour être fidèle à ses commandements? Nous entendons sa Parole, certes, mais est-ce que nous en vivons réellement? La communion doit creuser en nous ce désir tout en nous faisant sentir cette blessure de ne pas savoir aimer. La communion nous rend de plus en plus conscients que nous devons tout à l’amour plein de miséricorde de Dieu. Sans lui nous ne pouvons rien faire. Sans lui, nous ne pouvons pas prétendre au Royaume. Mais si nous pensons que nous savons déjà tout, que nous sommes irréprochables, si nous n’avons pas cette humilité de reconnaître que nous sommes bien pauvres, sur ce chemin de conversion, alors nous nous abusons. Ce n’est pas le fruit de la rédemption que nous recueillons mais un fruit de mensonge et de mort. Tous pauvres devant ce sacrement de l’Amour qui s’offre à tous, nous sommes néanmoins invités à demeurer dans l’amour. En venant communier, nous formons ensemble le Corps du Christ ressuscité. Saint Paul a eu raison d’insister auprès des Corinthiens sur ce mystère de la charité fraternelle en lien avec la communion eucharistique: «la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain». La communion que nous recevons doit susciter et accroître en nous le désir de rencontrer Dieu en nos frères, de pouvoir mieux les connaître et les aimer, tels qu’ils sont, en chemin comme nous et avec nous.

Le Sacrement de l’amour est aussi sacrement d’unité et de paix. C’est là aussi que Dieu veut nous éprouver et nous faire progresser. N’oublions pas que Dieu est descendu jusqu’à nous afin de pouvoir nous conduire tous auprès de lui. C’est au ciel, dans son Royaume qu’il veut nous rassembler. Dès lors, l’eucharistie n’est pas seulement un signe pour nous-mêmes, un signe de ralliement à l’intérieur de notre Église. Elle doit devenir le signe d’une vie nouvelle pour ce monde «désacramentalisé», ce monde qui n’a pas d’autre orientation que lui-même. A nous de savoir vivre de l’eucharistie, dans une grande simplicité, à la manière des enfants. Puissions-nous porter en chaque communion le monde que Dieu veut sauver, et nous aimer les uns les autres d’un cœur juste et sincère, sans jugement ni amertume. Que sa présence en nos vies soit source d’action de grâce, d’espérance et de joie.