Homélie du 5 octobre 2014 - 27e DO
fr. Augustin Laffay

Les vendanges viennent de s’achever. Après la récolte, place à la vinification. L’activité se concentre dans les cuvages. En cet automne de la liturgie qui précède la Toussaint, l’Église choisit de nous faire entendre la parabole des vignerons homicides.

A la réflexion, cette parabole, riche en personnages, est assez complexe:

– Il y a tout d’abord le propriétaire de la vigne. Il n’apparaît pas au grand jour mais ce n’est pas non plus un homme de l’ombre. Son titre et sa puissance ne sont mis en cause par personne; ils s’imposent. Ses intentions et son action ne sont que bonté et justice. C’est un père, pas un parrain à la mode sicilienne. Ce propriétaire, c’est même «le» Père.

– Les vignerons ont un comportement mystérieux. Le maître leur offre un gagne-pain, un travail lucratif et valorisant; ils n’en sont pas reconnaissants. Occupés à se battre, occupés à accaparer le bien qui leur est confié, on se demande quand ils travaillent vraiment dans leurs champs. Ces vignerons, ce sont les hommes marqués par le péché. C’est vous, c’est moi. Ce sont tous les pécheurs qui courent à leur ruine.

– Les serviteurs, eux, sont tout entier acquis à la cause du maître: il s’agit des bons anges, sans doute, mais aussi de tous les autres envoyés de Dieu, les prophètes et les apôtres, les prêtres et les hommes de bonne volonté de tous les temps.

– Le fils, enfin, est l’héritier de la vigne et le Serviteur avec un grand S. C’est aussi l’Innocent par excellence. Dans le déchainement de violence qui aboutit à sa mort, on ne l’entend pas: «comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme devant les tondeurs une brebis muette, il n’ouvrait pas à la bouche» (Is 53, 7).

Au cœur de la parabole, on trouve la vigne. Toute cette histoire tourne autour d’elle. Cette vigne, c’est l’homme dans le plan de Dieu, l’homme tel que Dieu le suscite au sixième jour de la création (Gn 1, 27). La vigne est donc une image de la famille humaine. Il faut porter la plus grande attention aux images choisies par Jésus. Il a vécu trente ans à Nazareth; il connaît la nature. Si le peuple que Dieu s’est choisi, son Israël, est symbolisé par cette plante étonnante, noueuse, qu’est un pied de vigne, c’est pour de bonnes raisons: il en faut, du temps, pour que la vigne pousse loin ses racines, plusieurs mètres sous terre. C’est pourtant la condition indispensable pour qu’elle se nourrisse et grandisse d’une part mais aussi pour qu’elle se tienne droite, hors du sol, sans être arrachée par la première bourrasque. Il en va bien ainsi pour la maison d’Israël. Ses racines poussent jusqu’aux premiers chapitres du livre de la Genèse. Il en a fallu des patriarches, des juges, des rois et des prophètes pour nourrir cette vigne, l’empêcher de dépérir et la conduire jusqu’au temps de Jésus! Mais il y a encore davantage dans cette image. La vigne est finalement moins importante pour elle-même que pour son produit. Son trésor, c’est son fruit; son fruit qui produit le vin. La raison d’être de la vigne c’est de faire le don précieux de son fruit pour faire le vin «qui réjouit le cœur de l’homme» (Ps 103, 25).

L’homme n’est pas seul à goûter le bon vin. Dieu veut lui aussi boire du fruit de sa vigne et cette vigne, c’est nous. Combien de personnes disent: «J’ai soif de Dieu!» Mais si vous saviez combien Dieu a soif de vous! Il a soif de vous pour vous rendre au centuple la joie des noces, la joie du vin le meilleur, enrichi, bonifié par ses soins. Malheureusement nous sommes le plus souvent imbuvables. Loin de produire le vin des noces, nous sentons le vinaigre. Notre vocation c’est pourtant champagne, Gevrey-Chambertin et premiers crus. C’est cela, l’ambition de Dieu pour nous. C’est cela qu’attend le Père, le maître du domaine que nous avons à gérer.

Vous vous sentez incapables de cette ambition? C’est pour cette raison que le Christ s’offre comme la vigne véritable. Certaines icônes orientales représentent le Christ entouré de pampres, le côté largement ouvert. Un homme sort de son côté transpercé comme s’il naissait ou renaissait de ce côté. Greffés sur la vigne véritable, nous retrouvons la vie et nous sommes rendus capables de porter un fruit qui plaise à Dieu. Jésus, dans l’Évangile, nous offre une transfusion salvatrice: greffés sur Lui, nous pouvons boire la sève dont la plaie de son cœur est remplie.

Frères et sœurs, quelle sorte de vin offrirez-vous au Seigneur?