Homélie du 28 janvier 2021 - Solennité de saint Thomas d'Aquin

Que tous soient un !

par

Mgr Robert Le Gall

Nous venons d’entendre le cœur de la grande prière de Jésus à son Père avant sa Passion, prière que l’on qualifie d’habitude de « sacerdotale » : c’est en effet une préface, au sens liturgique du terme, au sacrifice de la Croix. Jésus exprime le fruit de ce sacrifice quand il dit : « Père saint, garde-les unis dans ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous-mêmes » (Jn 17, 11).

La rénovation liturgique venue de Vatican II — « boussole pour le troisième millénaire », nous disent nos papes — nous a ouvert largement le trésor des saintes Écritures dans nos divers Lectionnaires. Chaque jour nous sont proposées des pages de la Parole de Dieu. Quand j’ai commencé à lire la Somme de théologie de saint Thomas d’Aquin, la présence constante de la sacra pagina dans la présentation de la sacra doctrina m’a frappé. L’ensemble de la Somme est fait pour faciliter aux débutants l’intelligence des textes révélés. Saint Thomas connaît l’échelle des cloîtrés avec ses degrés ascendants : lectio, meditatio, oratio, contemplatio. Le théologien se présente d’abord comme un « lecteur » : il apprend à lire les Écritures, pour aider les autres à entrer dans leur mystère, comme le fait saint Paul ; c’est ainsi que la connaissance des commentaires thomasiens des livres bibliques est essentielle pour connaître pleinement sa pensée. En Angleterre ou aux États-Unis, on n’étudie pas à l’Université, on « lit » (What are you reading ?) ; on « lit » aussi bien la géographie que les mathématiques ou la philosophie.

Tout part de la lectio et revient à la lectio, comme la pratique de la psalmodie au chœur doit toujours revenir au texte des Psaumes, sous peine de ne jamais goûter la contemplatio ni d’être capable de transmettre la saveur de cette contemplation. Entre la lectio et l’oratio se situe le travail théologique, développement et formalisation de la meditatio, pour mieux aller vers une oraison contemplative. Il faut cultiver ce reditus ad sacram paginam, ce que le Concile a su enseigner dans Dei Verbum, ce qu’a écrit le pape Benoît XVI dans son Exhortation apostolique Verbum Domini, ce que vient de nous proposer le pape François dans sa Lettre apostolique sur saint Jérôme le 30 septembre dernier, à l’occasion du 16e centenaire de sa mort.

Dans le cadre de ce retour ou de ce recours constant à l’Écriture, je reviens à la « page » de Jean que nous avons entendue : « Père saint, garde-les unis dans ton nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un comme nous-mêmes. » Ce nom que le Père donne au Fils est la capacité qui lui est donnée de dire Abba ! Elle est constitutive de sa filiation divine, à laquelle nous sommes invités à participer par le mystère de notre adoption. « Tu es mon Fils bien-aimé ! » — Abba ! Ainsi est rythmée la vie divine « dans l’unité du Saint-Esprit », comme disent nos oraisons. Ainsi danse la périchorèse, ou ronde des Trois, telle que la dépeint le saint moine Roublev dans son icône de la Trinité (ou de la « philoxénie » d’Abraham).

Pendant mes quatre années d’études théologiques à Solesmes, avant d’aller deux ans à Fribourg, j’ai lu et annoté, dans le latin, tous les articles de la Somme, initié par un vrai « lecteur » de saint Thomas. Les « pages » qui m’ont le plus impressionné, jusqu’à maintenant, sont celles des questions sur les Personnes divines, qui apprennent à « lire » Jean 17. La relation en Dieu, écrit-il, n’est évidemment pas accidentelle : les Personnes divines sont des « relations subsistantes » (Ia, q. 29, a. 4) ; leur esse ad, c’est-à-dire leur lien à l’autre, les définit comme telles dans l’unicité de la nature divine concrète. Nous autres, nous sommes des substances relatives et tout cela révèle l’importance de la relation, des relations dans notre vie personnelle, dans la société, dans le monde, relations mises à mal dans la pandémie que nous n’arrivons pas à maîtriser. « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 21). Ces paroles sont la source et la visée de mes services d’Église comme Père Abbé et comme Évêque, pour l’évangélisation.

La question qui suit dans la Somme (q. 43), sur les « missions divines » a toujours été pour moi source d’inspiration. J’ai récemment montré comment le Verbe et le Saint-Esprit sont les premiers « disciples-missionnaires », car Jésus ne cesse de dire qu’il a été envoyé par le Père ; avec lui, il promet la venue du Paraclet, qui nous rappellera ce qu’il nous a enseigné en sa doctrine reçue du Père.

Ajouterais-je que les longues questions sur les préceptes cérémoniels de la Loi ancienne (Ia-IIae, q. 101 et suivantes) m’ont particulièrement intéressé ? Elles annoncent la Loi nouvelle, celle de l’Esprit, lui qui est le nexus ou lien entre le Père et le Fils : il n’est pas nommé dans le chapitre 17 de saint Jean, mais il y affleure partout sous les espèces progressives, dans le texte, du don, de l’unité et de l’amour, lui qui est perfecti operis Auctor, comme l’appelle saint Thomas, « l’Auteur de toute œuvre parfaite ».

Vous comprenez pourquoi je garde l’humble fierté d’être l’Évêque de cette ville où reposent la tête et les os du Docteur commun. Il faut qu’il reste la référence principale de notre Institut catholique de Toulouse, ce qui ne veut pas dire qu’il doive en être le docteur unique : il a montré lui-même comment, dans la fidélité à la Parole de Dieu, à la sacra pagina, il est possible et souhaitable, moyennant distinctions et discernements, d’intégrer à la sacra doctrina toute pensée qui recherche la vérité. Et je m’incline encore devant mon frère bénédictin et lozérien, le bienheureux pape Urbain V, qui a donné saint Thomas à la plus belle église dominicaine de la chrétienté, celle où nous sommes. Amen.