C’est un petit drame, c’est un grand classique. Quand l’été arrive, on se dit que les vacances vont être un temps propice au repos, à la prière. On s’imagine déjà en train de tourner les pages de la Bible ou d’égrainer son chapelet dans la nature, pour méditer la Parole de Dieu tranquillement…
Et patatras ! Il fait chaud… on se relâche… la prière est poussive. Et puis, les rencontres s’enchaînent. Les repas aussi. La maison est pleine comme un œuf — d’enfants, de petits-enfants (de belles-mères !)… La tension monte. On voulait bien faire, on s’était mis en quatre pour accueillir. Résultat : on s’agite, on s’énerve, on s’épuise — et l’on finit par se donner quelques coups de griffe.
« Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? » Sous-entendu : « Quelle paresseuse, cette Marie ! J’en ai par-dessus la tête de tout faire ! »
Pause. Comme Jésus nous y invite, on se calme, et on réfléchit.
Dans ces pages de la Bible que nous venons d’entendre, il y a un fil rouge : l’accueil et le service. Abraham accueille et sert Dieu. Marthe accueille et sert Jésus. Très bien. Mais qui sert qui ? Qui est au service de qui ?
Abraham accueille Dieu sous sa tente. Il lui lave les pieds. Il lui sert à manger. Un lavement des pieds ? Un repas ? Cela ne vous rappelle rien ? Une scène — et quelle scène ! « La » Cène, la « sainte Cène ». Jésus l’avait dit : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir » (Mt 20, 28). Et ce qu’il dit, Jésus, il le fait. C’est lui qui lave les pieds de ses disciples, c’est lui qui enfile le tablier, c’est lui qui sert le pain et le vin.
Marie de Béthanie a déjà tout compris. Elle a choisi la meilleure part : elle se laisse servir. Pas par Marthe ! Non. Par Jésus. Elle se laisse servir, elle se laisse nourrir par la Parole en personne. Comme Abraham, en fait !
Pour la plupart d’entre nous, les trois personnages accueillis aux chênes de Mambré préfigurent la sainte Trinité. La tradition iconographique y est pour beaucoup. C’est cette rencontre, « l’hospitalité d’Abraham », que Roublev a représentée sur l’icône dite de la Trinité. Mais savez-vous que les premières interprétations chrétiennes de cette page de la Genèse allaient dans un autre sens ? Saint Justin, par exemple, quelques dizaines d’années après la génération des apôtres, expliquait que ces trois voyageurs, c’était la Parole de Dieu accompagnée de deux anges !
Eh bien, cette Parole, depuis l’aube des temps, elle ne cesse de visiter l’homme. Et sa visite produit du fruit. Elle est féconde, cette Parole. Abraham et Sarah en savent quelque chose ! Chez eux, la Parole de Dieu est venue semer le bonheur et la vie. Bientôt, nos deux vieillards stériles auront un bébé (Isaac) !
Ils croyaient servir Dieu ; finalement, c’est lui qui les sert. Ils croyaient l’accueillir sous leur tente ; finalement, c’est lui qui les accueillera, eux et leur descendance, sous sa tente à lui, comme on l’a chanté dans le psaume (Ps 14 [15]) !
La clé de ce renversement, c’est la bienveillance de Dieu. Pas facile, pour nous, de comprendre ce qu’avaient très bien compris saint Justin et les premiers Pères de l’Église. Dieu n’a pas besoin d’être servi. Dieu est « sans besoin » (en grec, anendees). Sans manque. Sans frustration. Un Dieu qui aurait des besoins ne serait pas Dieu ! S’il nous a créés, ce n’est pas pour faire de nous ses domestiques, ni ses animaux de compagnie. S’il nous a créés, c’est « pour déposer en nous ses bienfaits », comme disait saint Irénée, quelques années après Justin. C’est pour faire de nous ses enfants, ses amis.
Certes, dans la Bible, Dieu appelle son peuple à le servir. Mais s’il consent à se laisser servir, ce n’est pas pour lui, c’est pour nous. C’est pour nous libérer de tout ce qui nous asservit, tout ce qui nous enchaîne ! On s’attache à lui, et il nous affranchit, comme le dit le psaume 90 (v. 14).
Quand on a compris cela, la vie chrétienne se détend, elle s’égaye ! Oui, nous venons à l’église pour servir Dieu, comme nous le dirons dans la prière eucharistique (II) ; mais, en fait, c’est lui qui nous sert. On lui apporte du pain, du vin, et des prières ; et c’est lui qui nous sert « le Pain de la Vie et la Coupe du salut » !
Ce renversement réjouissant, enfin, en produit un autre ! Je veux parler du bonheur de servir… les autres ! Descendre de l’autel du Seigneur pour aller servir nos frères et sœurs en humanité. Leur offrir Jésus ! C’est la joie de Paul (deuxième lecture). Il est devenu le « serviteur » de l’Église, le « diacre » (diakonos) ; le « ministre », dit la traduction. Comme quand on dit que les évêques, les prêtres, les diacres, dont des « ministres » de l’Église. Or dans « ministre », il y a minus : celui qui est « plus petit », le serviteur. Pour nous, se faire le plus petit, le serviteur, c’est un pensum. Pas pour Dieu. Pas pour Jésus. Pas pour Paul ! Même dans les souffrances qu’il endure pour accomplir sa mission, Paul « trouve la joie ». C’est dire que donner sa vie pour l’Évangile, même quand ça tire, ce n’est pas un drame ; c’est une belle aventure !