Homélie du 26 juin 2022 - 13e Dimanche du T. O.

À l’occasion de la première messe présidée par le fr. Vincent-Thomas

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Lors d’une messe d’ordination, fidèles et familles avouent souvent ressentir une émotion particulière lorsque le jeune prêtre à qui l’on vient d’imposer les mains reçoit l’accolade fraternelle des nombreux prêtres présents qui s’avancent vers lui tels une colonne de chenilles processionnaires.
Ce geste est tout aussi émouvant pour les prêtres qui manifestent ainsi l’accueil dans ce que l’on appelle le presbyterium, le collège des ministres ordonnés au service de l’Église. La tentation est grande de se pencher vers les petits nouveaux en leur glissant deux mots d’encouragement à l’oreille. Certains osent des phrases historiques du style « C’est un petit pas pour toi mais un grand pas pour l’humanité » ou « Honni soit qui mal y pense », d’autres se contentent plus sobrement d’un « Bienvenue » ou d’un « Bonne route ».

Hier, j’aurais aimé te dire trois choses, frère Vincent-Thomas. C’était au minimum deux de trop et des frères attendaient derrière moi pour te congratuler. Je me suis abstenu. Mais puisque tu m’as proposé de prêcher à l’occasion de cette première messe — ce qui m’honore — je suis heureux de te livrer ces mots afin de t’encourager dans ta vie d’apôtre.

La première consigne ressemble, de loin, au mot d’ordre d’un entraîneur sur un terrain de football : « Qui ne peut le moins, peut le plus. » Autrement dit, tu ne peux te surpasser que si tu vises un exploit qui dépasse tes capacités apparentes. Cette phrase n’a, dans ma bouche, nul relent de pélagianisme. C’est une loi du seuil découverte dans le Nouveau Testament par un très bon théologien dominicain, le P. Régamey. L’Évangile que nous avons entendu aujourd’hui en donne une illustration remarquable. De potentiels disciples de Jésus le croisent sur le chemin de Jérusalem. Ils s’intéressent à lui, semblent prêts à le suivre mais sont incapables d’opérer les renoncements limités qui semblent pourtant à leur portée et qui consistent à partir tout de suite, sans rien, sans regarder en arrière. Or à l’horizon du Christ se profile la croix plantée sur le calvaire. Seul l’amour de la croix pourra les aider à faire le sacrifice de leur petit confort.
Il y a une prétendue prudence qui coupe l’élan sous prétexte que ce que l’on vise est ardu, difficile, exigeant. Or endosser le sacerdoce ministériel, en 2022, c’est ardu, difficile, exigeant.
Paul Claudel a dit un jour à propos des personnes dont on n’obtient rien de ce qu’elles pourraient facilement donner : « Et si vous leur demandiez leur vie ? » On ne consent en effet au don de sa vie que si la cause semble le mériter. Si l’objectif est sans attrait, on ne lui accorde que l’attention et l’effort tout juste nécessaires pour l’atteindre. Au risque de tout rater.
Cette loi du don, elle vaut particulièrement pour les apôtres dominicains du Seigneur, eux qui sont chargés de prêcher jusqu’aux extrémités de la terre, de nourrir sur la route — par des conseils et par les sacrements — ceux qui se sont mis en chemin.
« On ne demande pas assez aux prêtres, disait encore un ami de Bernanos. C’est pourquoi il y en a tant qui se perdent. » Je corrigerai en disant : « On ne demande pas suffisamment aux prêtres ce qu’eux seuls peuvent apporter. C’est pourquoi il y en a tant qui se perdent. »
Qui est consacré pour travailler dans la Vigne du Seigneur ne peut se contenter de donner quelques heures de son existence quotidienne, celle de la messe, de quelques prières et d’une ou deux bonnes actions. Il doit donner sa vie. Et donner sa vie c’est la perdre, c’est mourir sérieusement à soi-même.
Donne ta vie, frère Vincent-Thomas, donne-la au-delà de ce que le monde trouve raisonnable. Donne-toi totalement, sans mensonge, sans calcul mesquin, sans perspective de carrière, avec toute ton intelligence et toute ta volonté. L’Esprit du Seigneur te pousse à vivre au-dessus de tes moyens. Par sa puissance, un caractère indélébile a hier été imprimé en toi, il est une promesse que le Seigneur ne te fera jamais défaut.
« J’ai tout pour faire un bien immense, excepté moi-même », disait saint Charles de Foucauld. Et bien renonce à toi-même ou plutôt renonce à tout ce qui n’est pas habitable en toi par le Christ.

Mais j’aurais encore aimé, hier, compléter cette première consigne en t’en rappelant une autre, traditionnelle dans l’Ordre : « Le silence est le Père des Prêcheurs. » La chose est claire dans l’Évangile, Jésus ne recrute pas des apôtres, il ne se donne pas des prêtres pour que chacun d’entre eux exprime comme il le veut son point de vue, pour que chacun donne son petit avis sur tout et sur rien, pour que chacun fabrique sa religion. Le Seigneur se donne des collaborateurs qui doivent le suivre comme il entend être suivi. Pour devenir un bon serviteur de l’Évangile, un bon dispensateur de la grâce du Christ, il faut donc se taire et se tenir devant Dieu de manière à être capable de transmettre ce que lui, le Seigneur, nous apprend.
Vous l’aurez peut-être remarqué en lisant le Nouveau Testament, chaque fois que les apôtres ouvrent la bouche, avant la Pentecôte, que ce soit pour affirmer un point de vue ou poser une question, ils passent à côté de ce qui leur est demandé.
Il y a aujourd’hui l’exemple de Jacques et Jean, ceux que Jésus surnomme les « fils du tonnerre ». Ils reviennent d’une mission infructueuse dans un village samaritain et, furieux de l’échec rencontré, ne proposent rien moins qu’une frappe chirurgicale, un bombardement ciblé du village où ils se sont sentis humiliés. Et leur honneur serait vengé. Puis, toujours dans l’Évangile, trois candidats à la vie apostolique se lancent dans de brefs dialogues avec Jésus au cours desquels ils prétendent apporter eux-mêmes la réponse aux questions qu’ils posent. Mal leur en prend, toutes ces interventions sont mises de côté ou contrées par Jésus.
La bonne, l’unique méthode pour suivre Jésus, pour devenir son apôtre, pour devenir son ministre, c’est de commencer par se taire, accueillir sa Parole comme un trésor inestimable, puis emboîter son pas.

Mais il ne s’agit pas seulement pour un nouveau prêtre de prendre la mesure de sa faiblesse et de la force de Dieu, ni de se taire pour écouter la volonté du Seigneur. Il faut aussi la mettre en œuvre. Alors j’ai pensé te livrer une troisième réflexion, tirée de l’œuvre du grand Bossuet. Ce sont les paroles d’un prêcheur et d’un pasteur adressées aux hommes de son temps : « Écoutez, croyez, profitez : je vous romps le pain de la vie, nourrissez-vous. » Oui. Voilà ce que doit dire et faire un prêtre. Dire la parole qu’il a recueillie, guérir les malades et, sur le chemin du Royaume, nourrir des sacrements de l’Église le peuple de ceux qui doivent peupler la Cité céleste, la nouvelle Jérusalem. Il n’y a rien de spectaculaire dans une vie de prêtre. Le Pain de vie est rompu par lui et distribué à mains nues. Jésus n’emploie pas de gadgets, pas de techniques infaillibles, pas d’outils sophistiqués. Le prêcheur de l’Évangile doit offrir sa propre voix pour que le Verbe atteigne les oreilles puis les cœurs des hommes. La foi naît de ce qui a été entendu, dit saint Paul. Mais si personne ne prêche, qui entendra ? Le pêcheur d’homme qu’est un prêcheur travaille sans autre instrument que lui-même car un cœur d’homme ne se prend qu’avec de l’humain. C’est pourquoi Dieu s’est incarné, c’est pourquoi le Verbe s’est fait chair. L’Ennemi (avec un grand E) a bien compris le danger de l’Incarnation. En clouant les pieds du Christ sur la croix, ses bourreaux avaient l’espoir vain qu’il ne pourrait plus parcourir le monde à la recherche des hommes ; en clouant les mains du Christ sur la croix, ses tortionnaires nourrissaient l’illusion qu’elles ne pourraient plus bénir, consoler, consacrer, sanctifier les hommes. C’était sans compter que le Christ s’attacherait des apôtres pour continuer à répandre les flots de vie qui ont jailli de son Cœur transpercé. Oui, pour offrir le sacrifice de la Croix, il va te falloir monter avec ton Sauveur sur la Croix. Une vie à la suite du Christ ne peut faire l’économie de la croix. À plus forte raison un ministre du Christ ne peut être configuré à son maître sans accepter d’être attaché avec lui sur le bois de la croix.

Frère Vincent-Thomas, après tant d’années d’écoute du Seigneur, l’heure est venue de porter du fruit. À l’invitation du Christ, tu es invité à « durcir ta face » pour prendre résolument avec lui le chemin de Jérusalem et y conduire des foules d’hommes et de femmes, avec les saints et les anges, avec l’aide de la Mère de Dieu, la Vierge Marie.

Comme j’aurais pu te le dire hier plus simplement, et surtout plus brièvement : « Bonne route. Avance au large. »