Homélie du 16 septembre 2012 - 24e DO

Acte de foi

par

fr. Serge-Thomas Bonino

«Pierre lui répond: ‘Tu es le Christ’» (Mc 8, 29). Que voilà, mes frères, un magnifique spécimen d’acte de foi. Un petit bijou, un prototype, un modèle du genre. Et comme nous approchons à grands pas de l’ouverture – en octobre – de l’Année de la foi, je vous propose aujourd’hui de regarder d’un peu plus près, d’analyser – en cinq points – cet acte de foi, c’est-à-dire cette démarche par laquelle le chrétien adhère à la Parole de Dieu et lui remet rien moins que toute sa vie.

Premier point, la foi est une réponse. «Pierre lui répond: ‘Tu es le Christ’». L’initiative du dialogue n’est pas venue de Pierre; elle est venue de Jésus. Jésus a fait le premier pas en se manifestant. Par ses paroles et par ses actes, il a laissé filtrer quelque chose de son identité profonde, quelque chose de la grande mission de salut que le Père lui a confiée. Et il nous met en demeure de prendre position. Personnellement. «Pour vous qui suis-je? Qu’est-ce que je représente exactement? Toi, Simon, crois-tu que je suis l’Envoyé du Père? Crois-tu qu’en moi et par moi Dieu, comme il l’a promis, va établir son Règne? Es-tu disposé toi-même à entrer dans ce grand projet, à y collaborer en marchant à ma suite?». C’est une question du même genre que Jésus adresse à Marthe, la sœur de Lazare: «’Je suis la résurrection, dit-il. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra […]. Le crois-tu?’ Elle lui dit: ‘Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde’» (Jn 11, 25-27). Et c’est encore la même question qui nous a été posée au jour de notre baptême et qu’aujourd’hui encore Jésus nous pose: Crois-tu?

Deuxième point. Notre réponse à cette question, c’est-à-dire notre acte de foi, ne se joue pas à pile ou face. Nous avons des raisons de croire. Oh, pas des raisons aveuglantes, pas des raisons contraignantes, mais des raisons, de bonnes raisons, en tous cas des raisons suffisantes pour que notre acte de foi soit une démarche conforme à ce qu’on est en droit d’attendre d’un être intelligent et responsable. Si Pierre répond à Jésus: «Tu es le Christ», c’est que, depuis leur première rencontre, il a écouté Jésus prêcher, il a regardé Jésus agir et il a «médité toutes ces choses en son cœur» (Lc 2, 19). Aujourd’hui, il arrive à la conclusion: «Tu es le Christ». Pas plus tard que dimanche dernier, nous entendions les foules constater, après la guérison du sourd-muet: «Il a bien fait toutes choses: il fait entendre les sourds et parler les muets» (Mc 7, 37). Oui, Jésus a bien fait toutes choses au sens où il a rempli le cahier de charges, la feuille de route, du Messie tel qu’il était annoncé par les Écritures. Pour qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, le message est clair: Jésus est le Messie.

Mais – troisième point -encore faut-il avoir des yeux pour voir! Car tous ont vu les signes du Royaume mais tous n’ont pas cru. D’où vient la différence? «Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang – la chair et le sang c’est l’homme dans sa fragilité, l’homme laissé à lui-même, abandonné à sa petite jugeote -, mais elle t’est venue de mon Père qui est dans les cieux.» (Mt 16, 17). De fait, précise saint Paul, «nul ne peut dire ‘Jésus est Seigneur,’ s’il n’est avec l’Esprit saint» (1 Co 12, 3). Nul ne peut croire sans la grâce, sans cette lumière intérieure qui vient de Dieu et qui, à la manière des rayons X, nous permet de dépasser les apparences pour rejoindre la réalité profonde des choses.

Toutefois, – quatrième point -, pour accueillir cette lumière intérieure de la foi, il faut la désirer. Je m’explique. Soit Gontran, un jeune homme de bonne famille, bien sous tous rapports mais affligé d’un goût immodéré pour les mathématiques. Invité à l’anniversaire de sa cousine, il focalise aussitôt l’attention de la charmante Cunégonde. Une belle romance en perspective? Hélas, notre jeune homme, absorbé qu’il est par la résolution d’une équation du cinquième degré, passe totalement à côté des signaux pourtant très clairs (bouche bée et regard fixe) que lui adresse la malheureuse jeune fille. Il ne les voit pas, il ne peut pas les voir, parce que son esprit est ailleurs, parce que son cœur fonctionne en mode «veille». Il ne les voit pas, il ne peut pas les voir, parce qu’il ne désire pas la vie, parce qu’il n’a pas encore compris ce qu’était la vraie vie. Ainsi en va-t-il pour la foi. Il y a, disait en substance Pascal, assez de lumière pour ceux qui veulent croire et assez d’obscurité pour ceux qui ne le veulent pas. Pour croire, il faut avoir envie de croire. Et pour avoir envie de croire, il faut aimer et désirer la Vie, la vraie Vie, la Vie avec un grand V. Regardez Pierre. A Capharnaüm, Jésus avait tenu des propos si raides que «beaucoup de ses disciples se retirèrent». «Jésus dit alors aux Douze: ‘Voulez-vous partir, vous aussi?’ Simon-Pierre lui répondit: ‘Seigneur, à qui irons-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle» (Jn 6, 66-68) et moi, Pierre, je suis «un homme qui désire la vie, épris de jours où voir le bonheur» (Ps 34, 12). Voilà pourquoi, «moi, je crois, et j’ai reconnu que tu es le Saint de Dieu» (Jn 6, 69).

Magnifique acte de foi, mais, cinquième et dernier point, cet acte de foi doit sans cesse être ré-actualisé. La foi n’est jamais acquise une fois pour toutes. Là encore, revenons à l’Évangile. Sous l’action de l’Esprit, Pierre vient de confesser que Jésus est le Messie, le seul maître et seigneur de sa vie, mais voilà que très vite la chair et le sang reprennent le dessus. Pierre projette sur Jésus l’idée toute humaine qu’il se fait, lui, du Messie. Un Messie, un bon Messie, un Messie selon les règles de l’art, ça ne souffre pas! Un Messie, ça ne se met pas à quatre pattes devant ses disciples pour leur laver les pieds! La réaction de Jésus est cinglante: «Passe derrière moi, Satan, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes» (Mc 8, 33). «Malheureux es-tu, Simon, fils de Jonas car ces idées ne te sont pas venues de mon Père qui est dans les cieux mais de la chair et du sang». Passe derrière moi, c’est-à-dire reprends ta place de disciple, car un disciple, un bon disciple, un disciple selon les règles de l’art, ça ne prend pas les devants, ça marche derrière son maître, sans prétendre lui tracer la route. Au désert, rapporte l’Écriture, «le Seigneur marchait avec les Israélites, le jour dans une colonne de nuée pour leur indiquer la route, et la nuit dans une colonne de feu pour les éclairer» (Ex 13, 21). «Lorsque la Nuée s’élevait […], alors les Israélites levaient le camp; au lieu où la Nuée s’arrêtait, là campaient les Israélites.» (Nb 9, 17). Nous aussi, frères et sœurs, parce que nous avons la foi, nous suivons Jésus au plus près, pas à pas. Là où il va, nous allons, là où il passe, serait-ce «un ravin de ténèbre» (Ps 22, 4), nous passons avec lui. C’est ainsi qu’au terme nous traverserons le Jourdain et nous entrerons en Terre promise. Nous aurons la Vie éternelle. Nous l’avons. Crois-tu cela?

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