Homélie du 25 décembre 2006 - Jour de Noël

Adorons le Seigneur Jésus

par

fr. Emmanuel Perrier

Dans la vie, il y a deux types de personnes: celles qui viennent à la grotte de Bethléem et celles qui n’y viennent pas. Il y a les personnes qui viennent à la grotte: Marie et Joseph, l’âne et le bœuf, les anges, les bergers et les mages. Et puis il y a les personnes qui savent mais ne viennent pas: Hérode, les grands prêtres et les scribes. La différence entre ceux qui viennent et ceux qui ne viennent pas à la grotte, elle tient dans la petite phrase des bergers après la visite des anges: «Allons jusqu’à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître». Les mages ne disent pas autre chose: «Où est le roi des juifs qui vient de naître? Nous avons vu son étoile se lever et nous sommes venus lui rendre hommage». Autrement dit, viennent à la grotte de Bethléem ceux qui, entendant l’appel des anges ou des étoiles, se disent qu’il y a une rencontre à ne pas manquer. Quand des anges ou des étoiles se dérangent, ça en vaut certainement la peine parce que, tous les spécialistes vous le diront, ce n’est pas le genre des étoiles et des anges de faire des déplacements sans raison. D’ailleurs, ce qui est vrai des anges et des étoiles est tout aussi vrai des bergers et des rois mages. Car on ne saurait penser tempéraments plus opposés: un berger, ça a les pieds sur terre et la tête sur les épaules; et un roi mage ça a la tête dans les étoiles et les pieds distingués. Alors, quand vous voyez un mage et un berger se déplacer au même endroit, vous pouvez être sûr qu’il y a quelque chose à ne pas manquer. Il y a une rencontre à ne pas manquer.

Je me permets d’insister. Il ne suffit pas de rentrer dans une église le jour de Noël, parce que c’est la tradition familiale, parce qu’il y a de beaux chants, parce que c’est chauffé, ou parce qu’on aime bien les petits bébés dans les crèches. Tout cela ne suffit pas pour appartenir à la catégorie de ceux qui viennent à la grotte. Non, pour venir vraiment, il faut être dans la disposition des anges et des étoiles, des bergers et des mages. Il faut entrer dans l’église, il faut vivre la Messe en se disant: «Ce matin, j’ai une rencontre à faire que je ne dois pas manquer». J’en entends déjà qui répondent: «Mais on sait bien qui on doit rencontrer: c’est Jésus!» Certes, nous savons tous que nous venons rencontrer le petit enfant reposant dans la crèche, et que ses parents ont appelé Jésus. Oui, nous savons tous cela! Nous savons, et alors, la belle affaire! Hérode et les scribes savaient, et pourtant ils ne sont pas venus. La France entière sait que nous fêtons aujourd’hui la naissance de Jésus. Vient-elle en masse à l’église? On peut bien savoir, ce n’est pas pour autant qu’on viendra; et on peut venir, ce n’est pas pour autant qu’on rencontrera.

Car il y a quelque chose de caché dans la fête de Noël. Il y a quelque chose de voilé chez cet enfant déposé dans une mangeoire, qui échappe au yeux de la chair, et qui n’apparaît qu’aux yeux de la foi. Sans la foi on ne comprend tout simplement rien à Noël, et c’est pourquoi on ne voit pas de raison de se déplacer. Et pour pénétrer dans ce mystère caché, nous avons besoin du témoignage de quelqu’un qui a vu, et qui a cru. Nous avons besoin que quelqu’un qui a vraiment rencontré Jésus nous transmette son expérience. L’évangile que nous venons d’entendre, ces premières lignes de l’évangile de saint Jean sont justement là pour cela. Replaçons-nous en pensée dans la grotte. Il y a Marie et Joseph qui entourent la crèche, il y la le bœuf et l’âne, au fond; à côté de nous, les bergers et les mages, et tout autour les anges. Et puis ajoutons saint Jean, qui se penche vers nous et nous chuchote: «Regarde, et comprends ce que j’ai écrit dans mon Évangile: le Verbe s’est fait chair, Il habite parmi nous, et nous voyons sa gloire; c’est la gloire qu’Il tient de son Père, car Il est son Fils unique, plein de grâce et de vérité». – Mais que veux-tu dire, saint Jean? Car ce que je vois, c’est un nouveau-né.

«Oui, tu vois un nouveau-né, mais ce nouveau-né a été engendré deux fois. Sa première naissance est éternelle, lorsque le Père l’a engendré; sa seconde naissance c’est aujourd’hui, lorsque Marie engendre ce Fils dans notre chair. La seconde naissance, celle qui se passe sur la terre, tu la vois avec tes yeux de chair. Mais la première, celle qui est aux cieux, celle qui est éternelle, tu la crois avec les yeux de ta foi. Et si tu crois la naissance au ciel, c’est parce que tu vois la naissance sur terre. Et si tu vois la naissance sur terre, c’est pour que tu croies la naissance au ciel». – Serais-tu en train de me dire que le fils de Marie naît aujourd’hui, sous mes yeux, pour que je connaisse dans la foi son autre naissance, sa naissance éternelle, lorsqu’il est engendré par le Père? «C’est exactement cela: parce que tu connais Jésus, tu connais qu’Il est le Fils, et parce que tu connais le Fils, tu connais le Père. En devenant homme, Dieu te dévoile son mystère caché, Dieu te montre qui Il est».

– Ainsi, en regardant Jésus dans la crèche, je vois le Fils de notre Père, qui est aux cieux. Mais cette naissance au Ciel, explique moi un peu mieux. «Tu sais, il n’y a pas grand-chose qu’on puisse ‘expliquer’. Néanmoins, il y a autre chose que tu peux maintenant comprendre. Te rappelles-tu du début de la Genèse?»- Oui, au tout début de la Bible, les premières lignes: «Au commencement, Dieu créa le ciel, la terre, les animaux, et puis l’homme qu’il a fait à son image»«C’est cela. Eh bien, ce commencement du monde est plus qu’un commencement, il est une origine: le monde est l’œuvre de Dieu, voilà ce que disait la Genèse. Mais maintenant que tu connais la naissance éternelle du Fils, tu comprends qu’il y a un rapport entre l’origine du monde et l’origine du Fils. Lorsque le monde a jailli des mains de Dieu, Dieu lui a imprimé la marque de son propre mystère. Tu vois aujourd’hui la naissance du Fils dans notre chair, elle te conduit à cet engendrement éternel du Fils par le Père, et cet engendrement te dit quelque chose de la création du monde». – Mais alors, saint Jean, celui qui est en face de moi, ce petit enfant que je suis venu rencontrer, Il est celui par qui j’ai été créé, à l’image de qui j’ai été fait. Quand je contemple le mystère de sa naissance, c’est l’origine de ma propre naissance qui se découvre à moi. Il s’est fait nouveau-né pour que je sache d’où je suis né…

Je ne saurais, frères et sœurs, que vous encourager à continuer ce petit dialogue avec saint Jean, en relisant, en apprenant par cœur et en méditant le commencement de son Évangile. Les mystères qui y sont exprimés sont difficiles d’accès, ils demandent beaucoup de temps pour être assimilés. Il faut beaucoup de Noël, il faut beaucoup de rencontres à la crèche pour commencer à découvrir ce que Dieu est venu nous révéler. Mais nous ne saurions faire l’économie de cette contemplation: c’est la vie de Dieu, c’est l’origine du monde, c’est notre origine qui s’éclairent dans le mystère de ce petit enfant né de la Vierge Marie. Au milieu des préoccupations de ce monde, qui nous absorbent, qui nous digèrent, qui nous vident de nous-mêmes, nous ne pouvons trouver la paix que dans la rencontre avec notre créateur et notre sauveur. Plus encore, dans la nativité du Sauveur, l’horizon de notre vie s’élargit, se dilate aux dimensions du mystère de Dieu: nous apprenons que nous avons un Père, qui nous a créé par son Fils Unique, et qui viens nous chercher pour nous faire vivre de sa vie. Soyons comme les bergers et les mages, répondons à l’appel des anges et des étoiles, venons à la grotte de Bethléem. Et adorons.