Les Évangiles des dimanches de Pâques ne nous rapportent pas seulement les apparitions du Ressuscité, il faut aussi que résonnent à nos oreilles, dans une ambiance pascale, les paroles fortes de Jésus comme aujourd’hui ce commandement de l’amour : « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres »… L’amour, c’est la note fondamentale du christianisme ; le commandement de l’amour, c’est le testament que Jésus laisse aux siens avant de les quitter, pour qu’en s’aimant les uns les autres ils manifestent au monde que Dieu est amour ; c’est un peu notre carte d’identité : « Aimez-vous les uns les autres », a dit Jésus ; « voyez comme ils s’aiment », dira-t-on des premiers chrétiens.
Mais qu’en est-il 2 000 ans après ? Qu’en est-il de cet amour aujourd’hui ? Qu’avons-nous fait du commandement nouveau ? Le commandement de l’amour n’est-il pas devenu, comme dit le rabbin Delphine Horvilleur, « la tarte à la crème » des religions monothéistes, un slogan usé qu’on ne questionne plus, une sorte de mantra chrétien qu’on se répète sans trop y croire ? Qu’avons-nous fait de l’agapè, vidé de son eros, transformé en « charité », en gentillesse condescendante alors qu’elle désigne le Dieu Vivant ? « Aimez-vous les uns les autres », c’est bien beau mais on ne sait pas trop comment s’y prendre… on ne sait pas trop quoi faire avec ce commandement ! Le mettre en pratique, me direz-vous ! Oui, mais comment ? Avec l’Hymne à la Charité de 1 Corinthiens 13, on a le mode d’emploi mais on ne sait pas s’en servir. « L’amour rend service, l’amour ne cherche pas son intérêt, l’amour ne se réjouit pas du mal, l’amour supporte tout, fait confiance en tout, espère tout, endure tout… » Oui, mais on n’y arrive pas. Et pourquoi n’y arrive-t-on pas ? Eh bien, je crois que c’est par peur, je crois que ce qui nous retient de nous aimer les uns les autres, c’est la peur de la trahison. Car il ne vous a pas échappé que ces paroles n’ont pas été prononcées sur les vertes collines de Galilée ou sur les bords du lac au retour d’une pêche miraculeuse mais au cours de la dernière Cène ! Et ce n’est pas le moment le plus bucolique des Évangiles ! C’est le moment où Judas sort dans la nuit pour trahir Jésus par un baiser et le livrer à la mort. Quand Judas fut sorti du Cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié » et il ajoute presque aussitôt : « Aimez-vous… »
Il y a donc un double rapprochement, entre la trahison et la gloire et entre la gloire et l’amour. La trahison de Judas ne déclenche pas seulement le drame de la Passion, elle est décrite comme la glorification de Jésus, elle est la glorification de Jésus, — et non seulement la sienne mais celle du Père glorifié en lui —, car en donnant sa vie pour nous le Fils glorifie le Père, il révèle sa gloire et « la Gloire de Dieu, c’est la splendeur de l’agapè » (Éloi Leclerc, Le Royaume caché), c’est l’amour du cœur de notre Dieu qui doit se diffuser dans le cœur des disciples et se prolonger dans l’amour fraternel. Mais parce que Judas a refusé l’ultime appel que Jésus lui adressait en partageant une dernière bouchée de pain avec lui, cet amour fraternel est marqué à jamais par la hantise d’une trahison, la peur d’un refus, la crainte d’un abandon. Désormais, sur nos amours, sur nos amitiés, sur nos fraternités planera toujours l’ombre portée de la trahison de Judas. Il y a là quelque chose de mystérieux, de métaphysique même, qui pèse sur toutes nos relations humaines.
Frères et sœurs, si après le départ de Judas, Jésus donne le commandement de l’amour aux disciples, c’est parce qu’il perçoit cette menace, il voit en eux les mêmes failles, les mêmes faiblesses qu’en celui qui va le livrer. Seule la parole désarmée et désarmante de Jésus, seul cet Aimez-vous leur donnera la possibilité de transformer ces failles et ces faiblesses en puissance d’aimer, en surcroît de vie et de résurrection, sans peur de trahir ou d’être trahis. Car le commandement de l’amour n’est pas une sommation à la vertu, il est l’antidote le plus puissant au refus de l’amour, le contrepoison à la trahison de l’amour à condition de bien vouloir risquer notre vie puisqu’il s’agit d’aimer comme Jésus nous a aimés.
« À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » Aimez-vous d’un amour sincère, ne soyez pas des Judas.