Dès l’âge de trois ans, on sait que le sel donne du goût. Ta purée est fadasse ?… Eh bien, ajoute une pincée de sel, et elle sera mangeable !
Mais, plus important que le goût, le sel permet de conserver les aliments : on sale viandes, poissons, fromages, et même légumes (fermentés) pour les faire durer longtemps.
Frigos et congélos l’ont fait oublier, mais jusqu’au siècle dernier, la grande méthode de conservation était le salage, que rien ne pouvait remplacer… On parle ici du sel de cuisine, le chlorure de sodium.
Or Jésus dit à ses disciples « si le sel devient fade ». Tiens, le sel peut devenir fade ? Il peut s’affadir ?
Si vous avez du sel à la maison, répondez : le sel peut-il s’affadir, perdre son goût ?
La réponse est non : le sel est chimiquement stable, il ne peut pas perdre son goût.
Alors, pourquoi Jésus dit-il le contraire ? Réponse : il parlait du sel de son époque.
Ah bon, n’était-ce pas le même que le nôtre ? Oui et non…
Oui : même sel de cuisine. Et non, car notre sel est du chlorure de sodium pur, alors qu’à cette époque dans cette région, le sel provenait souvent de la mer Morte.
Mer dite morte car rien n’y peut vivre, ni animal ni plante, tant le sel y est concentré : dix fois plus que dans la Méditerranée. Problème : il n’est pas pur, ne contient que ¼ de sel de cuisine. Le reste, ce sont d’autres composés aux goûts désagréables (amer ou fade), et surtout impropres à la consommation [1].
Dans les marais salants, le premier à cristalliser, c’est notre chlorure de sodium : il fait des croûtes blanches que l’on racle ou gratte pour le récupérer. Le reste est un mélange poisseux qui solidifie après.
Mais, si le raclage n’est pas soigné, on récupère le sel mélangé à ces autres produits. On avait ainsi un jour un lot de sel pur, un autre jour un lot de sel mélangé, impur. Mais, à ce stade, une fois récolté, on ne pouvait plus les séparer, donc impossible de rendre au sel sa saveur.
À propos, que faire de ce sel impur, inutile en cuisine, ni pour assaisonner ni pour conserver ?
Sa seule utilité était d’être répandu sur les chemins : il servait à absorber les boues et compacter le sol. Autrement dit, il améliorait la voirie en se faisant piétiner.
En résumé, les Anciens ne voulaient que du sel pur. Dans la Bible, l’expression « partager le sel » avec quelqu’un signifie : entrer en amitié avec lui ; l’expression « manger le sel » de quelqu’un signifie vivre chez lui ; et faire « un pacte de sel » avec quelqu’un signifie nouer avec lui une alliance indissoluble [2].
Les disciples le savaient, ils furent donc étonnés d’entendre Jésus utiliser cette image du sel pour décrire leur mission. Car jamais la Bible n’associe le sel à la vocation d’Israël : être séparé des autres peuples.
C’est à ses disciples — à eux seuls — que Jésus annonce : « Vous êtes le sel de la terre. » Image encore plus forte que celle du levain dans la pâte, puisque la terre, c’est l’univers entier, d’un bout à l’autre.
Telle est, mes frères, l’étonnante vocation des disciples de Jésus. Il ne leur dit pas : « Un jour, peut-être, vous serez le sel » ; il dit : « Vous l’êtes, déjà. » Il ne leur demande ni leur avis ni leur accord : il affirme ce qu’ils sont devenus, par la seule puissance de son appel !
Je suis venu dans ce monde — dit Jésus — pour le sauver, et je l’ai sauvé en répandant mon sang. Et maintenant, je veux que vous, que j’ai choisis — mes disciples par votre baptême, et par la grâce des autres sacrements — je veux que vous acheviez mon œuvre en montrant aux hommes, par votre parole, et votre bonne conduite, et votre exemple, le chemin du Royaume de mon Père.
Notes :
[1] Chlorures de Mg, Ca, K ; et aussi gypse, argile, sable, bitume, métaux lourds…
[2] De plus, dans tout l’Orient, le sel était le symbole de la sagesse (le sage est celui qui donne du goût à tout ce qu’il touche) et aussi le symbole de la purification (car bactéricide), ce qui explique pourquoi les Anciens salaient leurs sacrifices.