Homélie du 16 juin 2002 - 11e DO

Ambition et vocation

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Nous le voyons bien ces jours-ci: les candidats ne manquent pas. Non seulement les candidats ne manquent pas, mais plus encore, ils sont trop nombreux et leurs conflits se jouent sur le dos des petites gens. Pour devenir chef, leader, berger, maire, évêque, cardinal, ministre ou député, pape ou président, il y a pléthore de volontaires. Dès qu’un poste se libère, on assiste à une petite ou grande guerre de succession. À Madagascar, celle-ci semble se dénouer enfin, mais le peuple sort épuisé d’un affrontement aussi absurde que destructeur.

Le problème n’est donc pas le manque de chefs mais celui de leurs motivations. Cherchent-ils les avantages de la fonction ou sont-ils désintéressés? «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.» Se sont-ils auto-proclamés ou ont-ils été choisis et envoyés? Quel est leur pouvoir? Celui d’accaparer la parole ou celui de la donner? Celui de se mettre en valeur médiatiquement ou celui de responsabiliser? Celui de concentrer les décisions ou celui de déléguer? Celui de dominer, ou celui de libérer les gens?

La question de l’exercice du pouvoir est au cœur de l’Évangile. Jésus est appelé Christ parce qu’il est le messie, c’est-à-dire le chef par excellence et le véritable libérateur. Sa manière d’exercer sa mission est normative pour nous. Pour être son disciple, il ne suffit pas de l’adorer de loin, il faut le suivre sur son chemin.

C’est ce que font les disciples. À peine choisis, ils sont envoyés en mission. Ils n’ont pas encore connu la Pâque, mais ils marchent déjà à la suite du Christ.

Dans le cadre de l’Église et de la liturgie dominicale, ce n’est pas le vote pour les députés qui importe, mais semble-t-il le manque de prêtres, la première chose à laquelle vous avez pensé en écoutant l’évangile d’aujourd’hui.

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En France, la situation est en effet dramatique. Écoutez les prêtres en activité, ils lancent un cri d’alarme: «Nous sommes débordés! Depuis des années! Les paroisses sont regroupées mais elles deviennent ingérables». Je l’entendais cette semaine dans un autre diocèse: «Les responsables d’aumôneries n’en peuvent plus, les curés deviennent des gérants de supermarchés. Avec le vieillissement, dans dix ans il n’y a plus personne et tout va craquer! Il y a bien sûr quelques prêtres traditionalistes mais les paroissiens ont appris à s’en méfier, ils n’en veulent plus.»

Voilà ce qu’on entend du côté de prêtres généreux, qui poursuivent leur travail dans la foi, ayant fondé leur vie sur l’Évangile, parole qui ne peut décevoir. Un changement d’envergure s’annonce, qui nous déstabilise comme tout changement subi et mal accompagné.

C’est dans ce climat d’affolement et presque de panique, que nous comprenons la Parole de Jésus: «La moisson est abondante». Qui s’en plaindrait? Le travail est magnifique mais il déborde nos forces, il dépasse nos capacités. «Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson». Mais que signifie l’expression «ouvrier»? S’agit-il seulement des clercs ordonnés ou plus largement, de tous les baptisés? Ce sont tous les disciples qui sont envoyés. Mais comment et auprès de qui?

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Tout d’abord, nous sommes appelés à convertir notre regard.

«À la vue des foules, Jésus fut pris de pitié». À la vue des foules… Voir. Il s’agit de voir. Ouvrir les yeux à ce qu’Il voit, Lui, et ouvrir notre cœur à l’émotion que le Christ ressent.

«À la vue des foules, il eut pitié, car les gens étaient las et prostrés, comme des brebis qui n’ont pas de berger».

Les voyez vous?

Vous êtes envoyés auprès de ceux que vous voyez. Le Christ vous fait voir ceux qu’ils vous appelle à aimer. Si vous les voyez, vous êtes envoyés, chacun là où vous vous trouvez, depuis ceux qui exercent de grandes responsabilités professionnelles ou associatives, jusqu’aux plus jeunes d’entre nous. Nous avons tous des responsabilités, ne serait-ce que celle du poisson rouge ou du petit chat de la maison. Que nous soyons adulte, vieillard ou enfant, il y a toujours une parole à dire, un geste à inventer, une présence à offrir, un souffle à communiquer. Tous les baptisés sont choisis et envoyés.

Jésus en choisit douze parce qu’ils représentent les douze tribus en Israël. Il les choisit dans toutes les classes de la société: marins d’eau douce, financiers ou révolutionnaires, mariés ou non. On ne sait pas ce qu’ils ont fait, d’autres, comme Paul ou Barnabé en ont fait bien plus qu’eux. Ce qui importe, c’est qu’ils symbolisent toute l’Église. Leur vocation est le type même de tout appel et de tout envoi.

Nous le savons bien, les prêtres n’ont pas de monopole de l’appel et de la mission: l’Église est vivante lorsque nous nous sentons tous choisis et envoyés.

Le véritable manque n’est donc pas celui de prêtres, au sens restreint du mot, mais le manque d’apôtres ou, comme dit Jésus, d’ouvriers pour la moisson.

Notre nombre suffit pour les stricts besoins en sacrement, mais il faut annoncer la foi, l’enseigner, témoigner de la charité, administrer différents services et associations.
Pour cela, je vous annonce une très bonne nouvelle:
Vous avez tous été élus, dès le premier tour!

Mes félicitations!