Homélie du 29 novembre 2009 - 1er DA

Apprendre à attendre

par

fr. Augustin Laffay

Jacob Neusner est un juif américain auteur du livre Un rabbin parle avec Jésus (2001). Il s’imagine en pieux rabbi nourri de la Torah. Au pied de la montagne des Béatitudes, les paroles de Jésus le touchent au cœur mais à l’heure du choix, il renonce à suivre le Maître. «Si je pensais que le royaume des Cieux est juste devant nous, je viendrais. Mais je ne le pense pas, donc je ne désire pas venir» dit-il au Seigneur. L’heure est douloureuse. Le rabbi aime Jésus et a reconnu la sainteté de sa vie et de son enseignement mais il se sent tenu de rester chez lui pour y faire son métier d’homme en observant fidèlement la Torah.

L’attente de la venue définitive du Royaume c’est pour nous aussi, frères et sœurs, la grande épreuve de notre vie de foi. Je veux bien croire, comme vous sans doute, les prophéties que nous avons entendues (Jr 33, 14-16; Lc 21, 27) mais quand tout cela se réalisera-t-il? Dans la nuit de ma prière, je ne reçois le plus souvent comme réponse qu’un long silence. Pour cette raison, le temps de l’Avent a quelque chose de très précieux. Il s’offre chaque année comme une pédagogie pour apprendre à attendre le Royaume.

Attendre, pour un chrétien, signifie trois choses:

En premier lieu, attendre c’est patienter et patienter, l’étymologie le dit, c’est pâtir, souffrir. Il nous faut apprendre la patience de ne pas vivre tout de suite dans le Royaume. Il en coûte comme de l’attente d’un enfant. Ce temps est pourtant indispensable pour se préparer au face à face, à la rencontre. Cette attente n’est d’ailleurs pas vide. Jésus nous enseigne à mettre ce temps à profit, à le faire fructifier (Lc 21, 36).

En deuxième lieu, attendre signifie aussi ‘tendre vers’. La pièce de Samuel Beckett En attendant Godot, met en scène deux hommes qui attendent, dans un lieu désert, un mystérieux personnage (qui serait même selon certains, Dieu, God, en anglais). S’il vient, dit l’un des personnages, «Nous serons sauvés». Ils n’ont cependant pas la moindre certitude qu’il viendra vraiment: il devait venir le matin, il envoie dire qu’il viendra l’après-midi, l’après-midi qu’il ne peut pas venir maintenant, mais qu’il viendra sûrement dans la soirée, le soir, qu’il viendra peut-être le lendemain matin? Ces messagers et une tension de tout leur être vers cette venue soutiennent l’existence des deux hommes. Sans cela, ils se suicideraient. Notre vie doit être ainsi tendue vers le Père, le Fils et l’Esprit-Saint. Si nous ne demeurons pas sur le rocher inébranlable de la Sainte Trinité, à quoi bon vivre? Et comment y demeurer sinon en y ancrant notre espérance?
Dans les lectures de la messe de ce dimanche, les verbes sont au futur, pas au conditionnel. La réalisation de ce qui est prédit est certaine. Ce n’est pas une illusion. Cette certitude est attestée par le Don du Fils. Nous n’allons pas vers un vide et un silence éternels; nous allons vers celui qui nous a créés et qui nous aime plus que notre père et notre mère.

En troisième lieu attendre c’est aussi accueillir le Christ. Ce que Jésus apporte au vieux monde, c’est en effet lui-même. Les chrétiens attendent quelqu’un qui est déjà venu et qui marche à leurs côtés. Pour cette raison, après le premier dimanche de l’Avent où l’on évoque le retour final du Christ, les dimanches qui suivent, nous écouterons Jean-Baptiste qui nous parle de sa présence au milieu de nous: «Au milieu de vous, dit-il, se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas!» (Jn 1, 26). Jésus est présent au milieu de nous, non seulement dans l’Eucharistie, dans la Parole, dans les pauvres, dans l’Église mais, par grâce, il habite dans nos cœurs et le croyant en fait l’expérience. Si le Christ est présent à nos côtés, s’il vit en nous, de quoi aurions-nous peur?

Voila, frères et sœurs, ce que nous avons à découvrir ou à approfondir pendant le temps de l’Avent: la nécessité et la vertu de l’attente. Cet apprentissage n’est pas un luxe; l’actualité ecclésiale le montre. Comme vous peut-être, j’ai lu cette semaine dans les journaux la déclaration de l’archevêque de Dublin concernant les très graves inconduites sexuelles de plusieurs dizaines de prêtres de son diocèse ces trente dernières années. Avec lui, avec le pape, j’ai honte du mal causé par des pasteurs qui n’ont pas su attendre évangéliquement le retour du Christ dans la gloire. Le Seigneur nous avait pourtant prévenu: «Tenez-vous sur vos gardes, de peur que vos cœurs ne s’appesantissent dans la débauche?» Cette même semaine, j’ai aussi appris que la province pakistanaise des Sœurs dominicaines d’Albi venait de fonder une maison à Kaboul, en Afghanistan. Les sœurs y prient et y accueillent des enfants au cœur d’un pays dévasté par trente ans de guerre. En attendant le Royaume, des chrétiens se perdent tragiquement; d’autres donnent leur vie héroïquement. Nous sommes sans doute entre les deux. Alors, pendant le temps de cet Avent, corrigeons notre manière d’attendre. Pour cela, je vous invite à faire vôtres ces paroles du cardinal Newman: «Année après année, le temps s’écoule silencieusement; la venue du Christ se rapproche à chaque instant. Si seulement, comme il se rapproche de la terre, nous pouvions-nous rapprocher du ciel! Ô mes frères, priez-le pour qu’il vous donne le courage de le chercher en toute sincérité. Priez-le pour qu’il vous rende ardents.»